Christian Hubin, Parlant seul

La conscience sans illusion

Chris­t­ian HUBIN, Par­lant seul, Cor­ti, 1993

Venant après En marge du poèmes et La forêt en frag­ments ce nou­veau livre de Chris­t­ian Hubin, qui se présente comme poésie cri­tique, dépasse net­te­ment les deux précé­dents, sans doute parce qu’il est pleine­ment à la fois poé­tique et cri­tique. La poésie cri­tique est peu prati­quée telle : Pouge et son Car­net du Bois des Pins, Ver­ne­sen et son Franchir la nuit, Jac­cot­tet et sa Semai­son… mais Jac­cot­tet est un mon­sieur bien élevé, qui ne regarde que vers le haut et n’élève jamais le ton, alors qu’Hu­bin est un homme de tem­péra­ment. S’ag­it-il d’un jour­nal non daté? La ques­tion du temps, si on la pose, met immédiate­ment mal à l’aise. Les frag­ments sont-ils présen­tés dans l’or­dre où ils ont été écrits, et faut-il rechercher dans la pen­sée une di­mension évo­lu­tive? ou l’au­teur a‑t-il voulu une dis­po­si­tion sub­tile, sorte de mise en scène qui don­nerait une image fidèle et équili­brée des stim­uli dont elle s’al­i­mente ? Certes Chris­t­ian Hubin hait les sys­tèmes et cette présen­ta­tion en frag­ments, de lon­gueur diverse, reflète bien mieux sa dé­marche. On passe de poètes con­tem­po­rains comme Jac­cot­tet ou Juar­roz à Chré­tien de Troyes, avec retour via Hölder­lin ou Nova-lis. On va de la poésie à la musique avec re­tour par la pein­ture. On passe de la célébra­tion éblouie ou angois­sée (à l’é­gard des pairs) à l’im­pré­ca­tion rageuse (à pro­pos des médias), via quelques paus­es sere­ines devant un paysage. L’im­age à retenir est plutôt celle du mou­ve­ment brown­ien d’une parti­cule subis­sant des chocs suc­ces­sifs, cha­cun mod­i­fi­ant sa tra­jec­toire de façon a‑systématique.

Pas de sys­tème, donc, pas de for­mal­i­sa­tion en tout cas. Plutôt la mod­estie d’une recherche qui sait n’avoir pas de fin. Mais on finit par percevoir une dimen­sion ver­ti­cale de la pen­sée, une organ­i­sa­tion selon deux valeurs.

Il faut à Chris­t­ian Hubin une litière à piéti­ner, en même temps que des phras­es où se remag­né­tis­er. Nous sommes en pleine verti­calité, et d’ailleurs la référence à la pen­sée-sœur de Juar­roz est fréquente. La pesan­teur et la grâce, si on veut, mais traitées bien dif­féremment. Depuis Léon-Paul Far­gue et son Ery­thème du Dia­ble, on n’avait plus eu un tel génie de la for­mule cor­us­cante, lorsqu’il s’ag­it de fustiger les « scaphan­dri­ers des flaques d’eau ». Il y a bien sûr d’autres hygiénistes, mais lorsque Etiem­ble décape, ce n’est pas pour nous con­fron­ter à une éter­nelle incer­ti­tude, c’est parce que Mon­sieur le Pro­fesseur sait, lui. La rage, chez Hubin, a un côté hys­térique, comme s’il s’agis­sait de sur-tuer une hydre sans cesse renais­sante. Mais quel effet de purge !

Quelle jubi­la­tion lorsqu’il s’en prend par exem­ple aux « bêle­ments eucharis­tiques sur gar­gouil­lis de déci­bels»! Tout autre est le traite­ment réservé aux pairs qu’on célèbre : pru­dence, écoute de frag­ments, flair pour les paroles qui ébran­lent… L’ét­in­celle déclenche alors une sorte d’é­cho poé­tique, une ten­ta­tive de lec­ture que, poète, Hubin ne peut faire que poé­tique. Le noy­au, la ques­tion cen­trale, reste la poésie, sa nature, ses pou­voirs. Cent défi­nitions s’en­tre­croisent : « (le poème) en­gendre une aven­ture du sens » (Garel­li), « la poésie est ce qui, tou­jours, reste à dire», « chaque nom porte sa tombe », « on n’écrit qu’en refu­sant de par­ler», «Ne com­pren­dre qu’à peine ce qu’on dit, «croire (…) que les mots sont plus que les mots », « ce qui la nomme la trahit», etc : le com­mun dénomi­nateur de ces sélec­tions est une sorte d’oxy­more, de para­doxe : le plus sûr moyen de ne pas réduire est d’af­firmer ensem­ble les deux ter­mes opposés, pour mieux pro­téger l’étin­celle con­tre sa pro­pre fragilité. Et c’est aus­si sans doute la meilleure preuve qu’il s’ag­it d’un non-savoir, car Hubin a la con­science sans illu­sion des vrais poètes de ce siè­cle : «pari d’a­vance per­du». Mais «on habite une langue» et pour Chris­tian Hubin cette langue est une patrie, et cette langue il l’habite dich­ter­isch, et il est un locataire dif­fi­cile : gare aux cuistres, gare aux faiseurs !

Je voudrais aus­si essay­er de dire ce qui se noue lente­ment entre auteur et lecteur. Nous sommes comme admis à partager sa réflex­ion vagabonde, au hasard des lec­tures, des écoutes musi­cales, des musées, des pro­menades. Et le ton est si naturelle­ment celui d’une rumi­na­tion intérieure, d’une re­cherche obstinée par approches concen­triques, d’une for­mu­la­tion tou­jours inchoa­t­ive qui se cherche, cen­tripète, par écailles, phras­es sans verbes, apposées, obstinées, tou­jours des brouil­lons, pro­gres­sant à tâ­tons à la lumière d’un minus­cule lumignon, — qu’à la fin il s’est créé une sorte de com­pagnonnage intime et ami­cal. On sent que l’é­tat mag­né­tique est con­stant chez lui, il décou­vre partout des amorces, des demi-phras­es sémi­nales : l’avoir pour lecteur doit être le récon­fort, la con­so­la­tion, d’un écrivain. Digérant, faisant sienne la matière ain­si décou­verte, sa pen­sée est comme un mycéli­um qui pro­gresse obscuré­ment sous le sol, de racine en racine. On n’est jamais loin du poème, et maints frag­ments pour­raient être mis en recueil. Si tel vers de Juar­roz a provo­qué l’écri­t­ure d’un frag­ment, à son tour le frag­ment d’Hu­bin nous fait, inter­rompant la lec­ture, amorcer une médi­ta­tion dans le prolonge­ment de la sienne. Le bon­heur d’ex­pres­sion, dans tous les domaines, est prodigieux. A pro­pos de Dufay, peut-on trou­ver mieux que cette for­mule : « l’ar­chi­tec­ture du clos et l’arpège de l’ou­vert». Ou, plus cruelle­ment, à pro­pos de Whit­man : « Un souf­flet d’orgue, sans tuyaux». A ne pas lire trop vite.

Fran­cis Ede­line


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 80 (1993)