Claire Lejeune : La tache noire désormais dans notre regard

Claire Lejeune

Claire Lejeune

Comment la poète citoyenne que je suis lit-elle la nouvelle carte politique de la Belgique qu’ont dessinée les élections du 13 juin? Ce qui me fascine, ce qui captive mon regard au-delà de sa passion du rouge, c’est la tâche noire qui s’est considérablement étendue. Son maléfice endeuille toutes les couleurs.

Y a-t-il un mobile commun aux électeurs de l’extrême droite? Y a-t-il un « mal » qui pourrait nous donner à chercher, à penser, à trouver son remède, si nous parvenions à le cerner, à l’identifier, à le nommer?

Ce dénominateur commun, c’est la xénophobie inhérente à la logique sacrificielle de l’Histoire. Le mal qui porte ce nom existe en chaque individu sous des formes plus ou moins larvées que les circonstances de la vie – intérieure ou extérieure – peuvent insidieusement ou brusquement exacerber. Nous sommes tous porteurs du virus de la haine, tous susceptibles de « développer » la grande maladie de l’âme.

Les leaders du bloc noire sont mus non seulement par la volonté identitaire d’exclure l’étranger de leur territoire, mais par celle d’attiser la haine, de contaminer l’étranger lui-même, d’exploiter sa détresse, de gagner le suffrage des exclus, afin qu’ils viennent grossir les rangs des excluants. Leur manipulation de l’électorat est une manœuvre de plus en plus maligne, non de conviction, mais de contamination. Comment s’en protéger? À défaut d’en avoir trouvé le remède, existe-t-il un préservatif de l’âme contre la peste brune, si ce n’est la lucidité?

Au lendemain de ces élections révélatrices d’une forme galopante de la maladie relationnelle dont souffre non seulement notre pays mais la planète entière, il revient à chacune et à chacun d’en prendre conscience, quels que soient le sexe et la couleur de la pensée ; d’en devenir un laboratoire d’auto-investigation et d’autoanalyse, d’expérience avancée du rapport infiniment complexe qu’entretiennent la haine et l’amour, la maladie et la santé, donc un lieu de compréhension sans cesse affinée des rouages conscients et inconscients  de la relation humaine, un lieu de dépassement de la stupide et grossière logique de guerre qui conduit le monde à sa perte.

La xénophobie est un mal inhérent à l’Histoire. Pas plus qu’il ne nait misogyne, l’homme ne nait xénophobe, il le devient. La science moderne nous apprend ce que les mythologies païennes ont toujours su : nous sommes tous des enfants du soleil, tous pétris de la même matière-énergie, hommes et femmes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Lorsque nous tombons de notre matrie édénique dans la mentalité divisionnaire de l’histoire patriarcale, nous perdons peu à peu la mémoire physique et psychique de notre communauté d’origine. AU plus bas de l’Occident, la société menace de n’être plus qu’un peuple d’humains désorientés, un troupeau d’animaux dénaturés, irrémédiablement castrés de la jouissance de l’instinct de vie.

À l’heure où la tache noire de l’âme du monde grandit à vue d’œil, il est urgent d’œuvrer – à la fois solitairement et solidairement – à retrouver la mémoire du soleil, sans quoi la construction d’une fratrie laïque, d’une terre promise à ceux qui s’aiment eux-mêmes et les uns les autres n’aura jamais existé qu’en termes d’utopie.

Faire le pas au-delà de l’histoire fratricide, retrouver la mémoire de notre solarité, de notre solidarité d’origine : il y là un enjeu commun aux partis de toutes les couleurs, dont l’urgence ne fut jamais aussi criante.

Une communauté d’action des différents n’est concevable qu’en fonction du désir et de la volonté partagés d’enrayer la maladie de la mort qui éteint l’âme contemporaine. La tache noire doit nous devenir obsession commune – étoile négative -, sans quoi elle ne cessera de s’étendre. Nous ne pouvons plus la perdre de vue! Sa régression doit désormais inspirer tous les talents politiques.

Claire Lejeune (15 juin 2004)


Carte blanche parue dans Le Carnet et les Instants n°134 (2004)