Lieux communs et lieux singuliers :
quelques repères dans l’itinéraire d’une femme de soixante-sept ans

claire lejeune

Claire Leje­une

Le par­cours de Claire Leje­une est exem­plaire. Auto­di­dacte à part entière, elle con­stru­it sa vie comme son œuvre, per­pétuelle quête d’une com­préhen­sion d’elle-même et du monde qui se traduit dans l’écriture, dev­enue néces­sité vitale. La pub­li­ca­tion d’un numéro des Cahiers de sym­bol­isme – celui du 30e anniver­saire de la revue – et la réédi­tion, en Espace Nord, de l’essentiel de son œuvre poé­tique nous don­naient le pré­texte idéal pour la ren­con­tr­er. 

Vous faites sou­vent référence à une boulever­sante expéri­ence qui aurait méta­mor­phosé votre vie à l’âge de trente-trois ans. Quelle est la part du hasard dans votre vie ?
Je la crois nulle. À l’époque, c’était en 1960, j’étais déjà pass­able­ment sor­tie de l’enfermement famil­ial. C’est à la faveur d’une pas­sion que je me suis alors véri­ta­ble­ment trou­vée moi-même. Ce fut une prise de con­science ful­gu­rante de ma pro­pre exis­tence. Je sup­pose que je devais avoir atteint un point où cette prise de con­science devait néces­saire­ment se pro­duire. Je suis allée au som­met de cette expéri­ence périlleuse, sorte d’initiation sauvage à soi où j’ai côtoyé la folie. Ce qui m’a per­mis de franchir ce som­met, de pass­er dans « l’après-midi » de ma vie, c’est l’écriture, lieu extérieur à moi-même où j’ai pu retrou­ver la dis­tance et com­pren­dre ce qui m’arrivait. Mais j’ai tou­jours eu l’impression de n’avoir pas fait un pas qui n’ait été ordon­né, pro­gram­mé, incon­sciem­ment sans doute, puisque ma pen­sée est née au terme pré­cis de cette longue et obscure ges­ta­tion. Cette expéri­ence poé­tique a lit­térale­ment fait implos­er mon imag­i­naire tel qu’il était struc­turé jusque-là, véri­ta­ble ini­ti­a­tion pra­tique au Verbe. À l’inverse de l’expérience mys­tique qui est ini­ti­a­tion au silence-lumière auquel on donne le nom de Dieu, mon expéri­ence poé­tique fut celle de la mort de Dieu, de la décou­verte du verbe de soi comme lieu com­mun de Je et de l’Autre.

lejeune memoire de rien

Votre vie, comme votre œuvre, sem­ble tou­jours menée par un dou­ble mou­ve­ment, cen­trifuge et cen­tripète. Com­ment con­ciliez-vous ces deux aspects ?
Ma con­science se porte tan­tôt sur le mou­ve­ment de dilata­tion, tan­tôt sur celui de la con­cen­tra­tion mais ceux-ci sont tou­jours simul­tanés. Si bien qu’il se pro­duit des recoupe­ments entre les cer­cles s’agrandissant et se refer­mant, et que c’est tou­jours de ces inter­férences entre mes deux mou­ve­ments de con­science qu’il advient quelque chose de nou­veau. Si l’on prend l’image d’un plan, c’est au croise­ment de la ver­ti­cale et de l’horizontale qu’a lieu la créa­tion. Je suis comme l’abeille qui butine ans les mul­ti­ples champs du savoir. Étant auto­di­dacte, je n’y vais chercher que ce qui m’est néces­saire, de même que dans les champs de ma mémoire : ain­si se fait le miel de ma pro­pre pen­sée. Il y a un va-et-vient con­tin­uel entre le dedans et le dehors. C’est au fil de mes essais poé­tiques que j’ai vrai­ment com­mencé à com­pren­dre le jeu de vie et de mort qui se joue entre moi-même et le monde. La lucid­ité est alors dev­enue l’enjeu de mon écri­t­ure, même si la pas­sion de faire pour con­naitre m’habite depuis tou­jours.

Pourquoi avoir choisi la pho­togra­phie comme autre moyen d’expression ?
Cela a débuté par un événe­ment apparem­ment sans impor­tance : j’ai reçu un appareil pho­to à l’âge de onze ans. J’étais en fait plus pas­sion­née par le pou­voir de faire des images que par les images elles-mêmes ; le proces­sus pho­tographique me fasci­nait. Rien d’étonnant à ce que, lors de cette expéri­ence de 1960, j’aie établi, presque immé­di­ate­ment, une analo­gie entre mon imag­i­naire qui s’était lors, en quelque sorte, embrasé sous le feu d’un éclair intérieur, et une pel­licule pho­tographique qui s’enflamme lorsqu’elle est exposée au soleil à tra­vers une loupe. Pou­voir établir une telle analo­gie entre un phénomène matériel et un moment incom­pa­ra­ble est prodigieuse­ment démys­tifi­ca­teur, sal­va­teur. C’est ce qui m’a amenée, en 1968, à me bricol­er une cham­bre noire où je pra­ti­quais la solar­i­sa­tion de mes négat­ifs, sorte d’alchimie fonc­tion­nant comme celle du verbe dans la « cham­bre noire » poé­tique, lorsque, sous l’effet d’une lumière intérieure, se pro­duit une méta­mor­phose men­tale où les con­traires s’inversent, où le con­cret et l’abstrait s’échangent. Ces recoupe­ments  entre ce qui se pas­sait dans ma cham­bre noire intérieure et dans ma cham­bre noire extérieure étaient très équili­brants, car il m’en nais­sait tou­jours une con­nais­sance, une « clarté mitoyenne ».

Posi­tif et négatif, blanc et noir, on retrou­ve tou­jours la fig­ure de l’oxymore qui frappe tant dans votre œuvre…
En fait, très rapi­de­ment, à la faveur de ma prise de con­science ini­tiale, ayant fait l’expérience de la con­sub­stan­tial­ité des con­traires, j’ai sur­mon­té la dual­ité. En effet, si je com­prends que Je suis à l’Autre ce que l’Autre est à Je, il s’instaure, comme dans toute struc­ture analogique, qua­tre pôles qui for­ment une croisée où les deux sujets et les deux objets ont lieu de se recon­naitre au point d’intersection : c’est là que se conçoit le dia­logue, que se dynamise la rela­tion qui inclut l’étrangeté du tiers. L’oxymore de départ, Je et l’Autre, se dédou­ble donc et se résout dans le dia­logue. Depuis cette expéri­ence, le com­porte­ment dual­iste est mort en moi, mon imag­i­naire infan­tile a fait place à celui de la matu­rité qui n’en finit pas de se dévelop­per à tra­vers les cir­con­stances de la vie et de l’écriture. Ain­si, dans ma pièce de théâtre, Ari­ane et Don Juan, ou le désas­tre, je suis passée à la forme même du dia­logue. La pièce com­mence au moment où la stat­ue du Com­man­deur, la force du sur­moi patri­ar­cal, se brise. Que va devenir alors Don Juan ? Il n’a pas d’autre issue que de réin­ven­ter l’amour, d’inventer sur les ruines de son imag­i­naire ancien, une rela­tion dialogique avec Ari­ane, la rela­tion du frère et de la sœur orphe­lins du Père.

Votre con­cep­tion de la sœur, que doit-elle au mou­ve­ment fémin­iste ?
Je n’ai jamais été ce qu’on appelle une mil­i­tante. S’il y a un lieu où j’ai mil­ité, c’est dans l’écriture. Mais j’ai une grat­i­tude énorme à l’égard des femmes qui se sont vail­lam­ment battues et qui con­tin­u­ent à se bat­tre pour nous sor­tir du ghet­to patri­ar­cal. Toute­fois, un autre moment impor­tant de ma vie est celui que j’ai vécu au Québec lors du tur­bu­lent « col­loque inter­na­tion­al des écrivains québé­cois » sur La femme et l’écriture, auquel j’ai par­ticipé en 1975. Je suis arrivée là en pleine explo­sion fémin­iste. Mal­gré ma timid­ité et mon atti­tude non mil­i­tante, j’ai été, immé­di­ate­ment après ma com­mu­ni­ca­tion, adop­tée, recon­nue par les Québé­cois­es. C’est là que, de soli­taire, je suis dev­enue sol­idaire et que s’est effec­tué mon pas­sage du poé­tique au poli­tique. En 1977 et en 1978, j’ai été invitée par l’Université du Québec à Mon­tréal à ani­mer durant une dizaine de semaines, un ate­lier d’écriture. De ces expéri­ences qui m’ont forte­ment mar­quée, est né mon pre­mier essai poé­tique, L’atelier. Depuis, ma réflex­ion sur l’écriture et sur l’écriture au féminin s’est pour­suiv­ie, de même que ma col­lab­o­ra­tion en ce domaine avec des groupes de recherche québé­cois. Des pro­jets sont encore en chantier.

Quel est votre méti­er, aujourd’hui ?
Poète !

Dominique Cra­hay

 

La dernier livrai­son des Cahiers inter­na­tionaux de sym­bol­isme (n°74–75-76) traite du thème « Écri­t­ure et poli­tique : quelles dis­si­dences aujourd’hui ? ». C’est égale­ment autour de ce thème que de nom­breux amis de Claire Leje­une et des Cahiers se sont réu­nis le same­di 19 févri­er au Théâtre-Poème, Brux­elles.

Le vol­ume d’Espace Nord reprend Mémoire de rien, Le pour­pre, La geste, Elle. Pré­face de Marc Quaghe­beur, lec­ture de Danielle Bajomée.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°82 (1994)