Michel Claise, Les années paix

Guerre puis paix

Michel CLAISE, Les années paix, Luce Wilquin, 2010

claise les années paixAvec La salle des pas per­dus, Michel Claise avait don­né un tableau magis­tral de la genèse et du déroule­ment de la Sec­onde Guerre mon­di­ale au départ de la réal­ité de quelques citoyens belges. Avec une prédilec­tion pour les bras­sages d’idées, les résis­tances et les trahisons qui ont mar­qué les esprits au plus pro­fond. Fort de cet exer­ci­ce réus­si, il a repris la fable là où il l’avait lais­sée, à la Libéra­tion. Les per­son­nages s’ébrouent à peine dans le soleil retrou­vé que de nou­veaux enjeux sur­gis­sent, entraî­nant ce petit monde dans de nou­veaux tour­ments : les con­seils de guerre jugent les traîtres, la ques­tion royale divise les Belges et allume de vio­lents con­flits soci­aux.

Ces faits neufs sont vus à tra­vers le prisme de deux fig­ures, Mar­i­anne et Charles qui incar­nent le jour­nal­isme engagé. À leurs côtés et avec leurs col­lègues, nous sommes en direct au Bois du Cazier, dans la man­i­fes­ta­tion inter­dite de Grâce-Berleur, vio­lem­ment réprimée, au pied de l’avion qui ramène au pays le roi Léopold con­testé. Aux côtés de Simon et David, avo­cats, nous suiv­ons la traque des nazis dans le monde, la défense des femmes et médecins accusés d’avortement. Car c’est bien là le grand art de Michel Claise : puisant dans l’histoire et nous la don­nant à vivre jour après jour, il pointe le foi­son­nement fan­tas­tique d’une époque où tous les espoirs étaient per­mis. Celui de l’exposition uni­verselle de Brux­elles forte des pro­grès sci­en­tifiques et indus­triels, celui de la mon­tée en force des droits des femmes, de la lib­erté de l’amour et de la presse.

Mais il ne cache pas les doutes ter­ri­bles sur le prix humain de la mise en œuvre du com­mu­nisme à l’est. Le Con­go, en route vers l’indépendance, n’est pas oublié. Il vit les derniers moments du colo­nial­isme dont les dérives sont pointées par Jean-Marie, employé à l’Union minière du Haut-Katan­ga. Le trait com­mun entre tous ces témoins, c’est leur soif de vivre libres, leur recherche de vérité, d’authenticité dans un monde bru­tal et injuste. Quitte à remet­tre en cause les idées séduisantes, à renon­cer au rêve doux auquel on s’est arrimé. Cette vital­ité lib­er­taire est sans nul doute la clé de voûte de ces « années paix » dont on mesure trop peu les change­ments qu’elle a apportés. Ce souf­fle tra­verse la nar­ra­tion qui entre­croise les des­tins comme pour les présen­ter en miroir.

Michel Claise, qui livre simul­tané­ment une ver­sion revue de Salle des pas per­dus, trace d’une écri­t­ure soignée son chemin d’écrivain au cœur des débats qui tra­versent la société mod­erne. Comme pour rap­pel­er que le devoir de mémoire est un exer­ci­ce tou­jours salu­taire.

Thier­ry Deti­enne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°161 (2010)