Ghislain Cotton, Korpanoff

Un tigre de papier, histoire exotique

Ghis­lain COTTON, Kor­panoff, L’âge d’homme, 1999

cotton korpanoff« Le mal­heur veut que chez nous, même si on lit mal, on le fait avectant de con­science que cela donne des arti­cles tris­te­ment con­scien­cieux » : Cla­risse Bolot, le « dinosaure des let­tres belges » n’a pas la dent ten­dre avec la cri­tique de son petit pays… Son per­son­nage d’écrivaine in­sup­port­able — improb­a­ble asso­ci­a­tion de traits d’une Mar­guerite Yource­nar avec ceux d’une Agatha Christie, un zeste d’Amélie agré­men­té d’un soupçon de Duras —qui accepte enfin à 81 ans d’en­tr­er à l’A­cadémie, per­met à Ghis­lain Cot­ton, jour­nal­iste, chro­niqueur au Vif/L’Express de four­bir mali­cieusement les armes con­tre toute approche con­scien­cieuse — et donc triste — de son troisième roman. Et la tristesse ne convien­drait pas du tout au ton de ce roman, mi-épis­to­laire, mi-sus­pense, truf­fé de person­nages savoureux, de chats surnom­més Spaak (comme Pol-Hen­ri) et d’un patron-amou­reux appelé Schu­bert qui signe ses édi­tos « La Tru­ite ».

L’héroïne, c’est Sev­era Carlsen, une jeune diplômée en his­toire de l’art, qui n’en­vis­age cepen­dant ni d’en­seign­er ni de cor­na­quer des cars de japon­ais devant les gares de Del­vaux. Après un pas­sage fur­tif comme rédac­trice-coor­di­na­trice de la célèbre revue Para­phe (quelques pages heb­do­madaires gorgées soi­gneusement de vit­ri­ol) qui se ter­mine par une décep­tion amoureuse, elle se retrou­ve, Louise Brooks dans le rôle du Scribe ac­croupi, aux côtés de Clarisse Bolot, à sup­porter trois tyrans : une femme de let­tres, un télé­phone et un ordi­na­teur. Mais son hori­zon ne s’ar­rête pas, dieu mer­ci, au gou­lot de l’av­enue Louise. Sa ren­con­tre avec Jean Grouse, un jeune homme fan­tasque nan­ti d’yeux bleus aux trans­parences qua­si minérales, l’emmène dans une aven­ture aus­si décon­cer­tante que le Songe d’une nuit d’été qui leur sert de signe de ral­liement. L’aven­turi­er éblouit la belle, le temps d’une fête trop brève : incar­céré pour une som­bre his­toire de vol d’œu­vre d’art, il s’en­fuit, dès sa libéra­tion, au bout du monde. Les princes char­mants ne sont plus ce qu’ils étaient.

Une épaisse enveloppe bleue affranchie en roupies mal­dives relance l’ac­tion aux alen­tours de Noël. De jolis échanges épis­to­laires vont entretenir la flamme et les pous­sières d’é­toiles. Devenu Nico­las Kor­panoff, l’aven­turi­er au grand cœur a le don d’écrire des mis­sives trou­blantes. La char­mante enfant suc­combe donc aux sor­tilèges et court à Bom­bay pour voir si le loup n’y est pas… C’est un sus­pense, on ne racon­te donc pas l’his­toire, con­scien­cieuse­ment. C’est plein d’hu­mour, de tours, de détours, de cita­tions, de mélanges ludiques d’écri­t­ures (les des­crip­tions insu­laires de Kor­pa, les dia­logues grecs de Bolot, les let­tres de midinette, les tirades fleuries empreintes d’une philoso­phie tout ori­en­tale de Rashi, les for­mules des cri­tiques…), de dei ex machi­na, de por­traits au couteau et, prob­a­ble­ment, d’al­lu­sions aux milieux cul­turels et jour­nal­is­tiques bruxel­lois dont, depuis ma province, je ne perçois pas, hélas, toute la saveur…

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°107 (1999)