Ghislain Cotton, Reconquistà

C’est donc ça un romancier ?

Ghis­lain COTTON, Recon­quistà, Luce Wilquin, 2010

cotton reconquistaIl était une fois un romanci­er brux­el­lois à tirage trop lim­ité, un tra­duc­teur peu fidèle de polars sué­dois, un amoureux éploré de sa femme en allée avec son pro­pre frère, un ancien col­légien des bons pères déni­aisé par son prof de math, un bon fils qui appelle sa mère Fan­ny parce que tel est son prénom, un gourou pas bril­lant d’une secte d’illuminés… Tant de per­son­nes dans le même per­son­nage, Thomas Basil, dit Tom. À moins que ça ne soit son dou­ble, Sam alias Basilidès, son jumeau et âme damnée ?

Il était une foi nou­velle, le « basi­lidisme », qui pro­fesse auprès d’une riche clien­tèle de naïfs frac­turés de la vie des slo­gans du genre « Ton corps : l’obstacle et le chemin », assaison­nés de zestes de Plotin ou d’Empédocle et d’une bonne louche de Basilide, un gnos­tique du IIe siè­cle. Sans oubli­er le cre­do du philosophe antique Cor­nelius Farouk : «L’univers est assez grand pour con­tenir toutes nos illu­sions et elles sont elles-mêmes créa­tri­ces de vérité. » La com­mu­nauté, basée dans une grande pro­priété de Water­mael, vit dans l’illusion comme ses prin­ci­paux acteurs vivent dans le men­songe. Il y a là un bon doc­teur roumain très vilain, une vio­lon­cel­liste meur­trière, un avo­cat sans loi, et d’abord la belle Johan­na, l’égérie des jumeaux que Tom veut recon­quérir…

Avec Recon­quista, son six­ième roman, Ghis­lain Cot­ton s’est man­i­feste­ment beau­coup amusé tant le jeu de miroirs qu’il y a mis en place est bril­lant, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Bro­dant sur le thème de la gémel­lité, il égare ceux-ci dans une sorte de polar amoureux où les mis­es en abyme se méta­mor­pho­sent en pas­sion­nants casse-tête. Et puis, notre chroniqueur-romanci­er se plaît à semer des signes de piste, des allu­sions plaisantes comme autant de clins d’œil aux con­frères. On y recon­naît ain­si Jacob Cou­vreur, du Soir, Matthieu François, de La Libre, ou encore Chaulaide, le présen­ta­teur de l’émission lit­téraire Feuil­letage. Quant à iden­ti­fi­er la jour­nal­iste du mag­a­zine Snif, l’attachante Mona, amie et alliée de Thomas, je donne ma langue au chat!

Par con­tre, voir en Thomas le dou­ble de Ghis­lain Cot­ton relève de l’évidence, du moins dans sa bib­li­ogra­phie. Tous deux ont signé cinq romans, aux titres à peine déguisés (Les larmes d’Orbac devi­en­nent Les larmes d’Arboc, Tan­go­ma­nia se mue en Fla­men­co, etc.). Bien sûr, nul ne peut assur­er que le mali­cieux Cot­ton se dou­ble secrète­ment d’un tra­duc­teur de polars scan­di­naves à suc­cès. Mais qui sait, avec ce dia­ble d’homme ? N’écrit-il pas, dans cette jubi­la­toire Recon­quista : « C’est donc ça un romanci­er ? Un type qui invente n’importe quoi pour com­penser ses pro­pres frus­tra­tions. Joli méti­er. »

Chris­t­ian Libens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°161 (2010)