Francis Dannemark, La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis

Chercher sa demeure

Fran­cis DANNEMARK, La véri­ta­ble vie amoureuse de mes amies en ce moment pré­cis, Laf­font, 2012

Sous un titre lux­u­ri­ant, comme il les affec­tionne, Fran­cis Dan­nemark pro­pose un roman qui, lui, n’est pas dans son reg­istre habituel. D’abord par son vol­ume – près de 500 pages –, mais aus­si par une étoffe très dif­férente des voilages plus allusifs et aériens qui flot­tent dans le cli­mat poé­tique de la plu­part de ses romans. Si la pat­te et le tal­ent relèvent bien du savoir-faire de l’écrivain tel qu’on le con­naît, la matière et la tech­nique s’ap­par­entent claire­ment à celles du feuil­leton. Et en par­ti­c­uli­er des séries de télévi­sion. Un rap­proche­ment encour­agé par le découpage de chapitres en forme de séquences ou d’épisodes qui pour­raient évo­quer un « Friends », en plus sub­til et plus riche en générosité comme en vérité humaine. Au reste, c’est bien une bande d’amis que le roman met en scène et organ­ise autour de Max, pili­er cen­tral de cette ronde inscrite dans un temps et un lieu pré­cis : Uccle durant l’hiv­er rigoureux de 2010. Pré­ci­sion déjà évo­quée dans le titre du livre et qui le mar­que tout entier, jusque dans les moin­dres détails : gestes, sourires, répliques des pro­tag­o­nistes, com­po­si­tion des repas, élé­ments du décor, etc., comme s’il s’agis­sait d’un script en attente du sacra­mentel « Action! ». D’ailleurs, c’est l’amour du ciné­ma qui, plusieurs fois par mois, réu­nit cette dizaine de per­son­nes, des femmes pour la plu­part, pour vision­ner chez Max les DVD sélec­tion­nés par l’a­mi Jean-François. C’est ce fil rouge qui fait aus­si du livre de Dan­nemark – cri­tique de ciné­ma par ailleurs – une antholo­gie extrême­ment doc­u­men­tée et argu­men­tée des films con­nus ou moins con­nus qui ont illus­tré l’his­toire du 7e art et en par­ti­c­uli­er la belle époque de la comédie hol­ly­woo­d­i­enne. (À cet égard, un très copieux réca­pit­u­latif des films cités ou com­men­tés con­stitue un intéres­sant out­il de référence).

Au générique de la série, il y a d’abord Max, psy­chi­a­tre dans la cinquan­taine qui a renon­cé à sa pra­tique après la mort acci­den­telle de sa femme. Il occupe une vaste mai­son qui se délabre après le déclin du cen­tre médi­cal qu’il y a fondé. C’est là que Jean-François, prof d’anglais, organ­ise ces ciné-clubs dont il est le maître de céré­monie. Et puis, il y a neuf femmes dont, pour la plu­part, la vie amoureuse, mais aus­si pro­fes­sion­nelle ou famil­iale, s’avère assez insta­ble ou prob­lé­ma­tique. À part la plus jeune – 38 ans – et l’aînée –74 ans –, elles nav­iguent toutes entre quar­an­taine et cinquan­taine. Et toutes, bien que très proches, provi­en­nent de milieux et de for­ma­tions dif­férentes. De l’en­docrino­logue à la pho­tographe, la secré­taire ou la serveuse de restau­rant. Si Max les accueille pour ces soirées con­viviales où les échanges ont autant ou plus d’im­por­tance encore que les séances de ciné, il est aus­si l’a­mi qui, tout en vivant ses pro­pres prob­lèmes, est à l’é­coute de cha­cune, les récon­forte et les entoure de son ami­tié agis­sante. Une ami­tié qui règne et agit aus­si au sein du groupe entier jusqu’à sem­bler par­fois con­fin­er à l’angélisme. Et pour repren­dre un titre de Sylvie Doizelet, dérivé de Jérémie, cha­cun et cha­cune en quête de bon­heur s’emploie à « chercher sa demeure ». Ou à assis­ter les autres dans cette recherche. À cet égard, une per­son­nal­ité trou­blante tra­verse leur com­mune des­tinée : Felisa, une Sud-Améri­caine dont on sait peu de choses, sinon qu’elle a longtemps voy­agé de par le monde, et dont la sagesse, les com­porte­ments apaisants et les ini­tia­tives pos­i­tives, pro­duisent sur tous des effets salu­taires. Et con­courent à les achem­iner vers cette « demeure » où ils se retrou­veront « chez eux », plus sere­ins, plus libres et plus heureux. Ce que sym­bol­ise aus­si la mai­son de Max sor­tie de son délabre­ment grâce encore à Felisa et promise à une nou­velle et grandiose aven­ture. Du coup, on se prend à penser que Dan­nemark renoue ain­si, pour la bonne cause, avec un cer­tain stan­dard de la comédie hol­ly­woo­d­i­enne, con­sis­tant à mêler au quo­ti­di­en des gens (et bien avant le navrant Joséphine) une sorte d’ange gar­di­en qui remet dis­crète­ment en ordre ce que la vie a cham­boulé. Comme dans le Hon­ny soit qui mal y pense de Koster où évolue Cary Grant, une des idol­es les plus fêtées et les plus citées du Ciné-Club de Max. Du reste, comme si l’au­teur entendait bien taper sur le clou de la nature ciné­matographique ou télévi­suelle de son roman, il le con­clut par un bais­er de hap­py end qui dure « bien plus longtemps qu’au­rait pu le per­me­t­tre n’im­porte quel réal­isa­teur ».

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 173