Dans l’intimité de la bibliothèque de Joseph Ndwaniye

Joseph Ndwaniye © Olivia Ndwaniye

À l’occasion de la réédi­tion, dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord, de son pre­mier roman, La promesse faite à ma sœur[1], Le Car­net s’est invité dans l’intimité de la bib­lio­thèque per­son­nelle de Joseph Ndwaniye. Oscil­lant entre roman, sci­ence et con­te, son univers s’étoffe, patiem­ment, douce­ment au fil des pub­li­ca­tions et au con­tact des lec­tures qui l’ont façon­né. Avec un dernier titre, Plus fort que la hyène, pub­lié en 2018, l’auteur mêle adroite­ment les gen­res qui font la sin­gu­lar­ité de son écri­t­ure. Le tem­po lent de la nar­ra­tion, une human­ité dans le ton ain­si que la récur­rence de cer­tains thèmes assurent, à cette œuvre en pleine mat­u­ra­tion, une haute cohérence lit­téraire. À insér­er sans hésiter sur les ray­on­nages de nos pro­pres bib­lio­thèques…

Lorsque tu décou­vres la beauté et la richesse de la langue française au Rwan­da, tu as ce désir d’apprendre, de lire. Même s’il y avait peu de livres à ta dis­po­si­tion, quels sont tes pre­miers sou­venirs de lecteur ? Quels sont les pre­miers auteurs qui vont te mar­quer ?

Dans un pre­mier temps, mon intérêt, mon désir était de par­ler le français et non pas spé­ciale­ment de le lire. Je n’avais ni livre de français à la mai­son ni la pos­si­bil­ité d’aller à la bib­lio­thèque les mer­cre­dis après-midi à la sor­tie de l’école. Parce que tout sim­ple­ment il n’existait aucune bib­lio­thèque dans ma région. 

Ces pre­miers sou­venirs de lec­ture sont-ils mar­qués par un grain de papi­er par­ti­c­uli­er, une illus­tra­tion, une cou­ver­ture ?

Oui, la coupe de cheveux en brosse de Bob Morane ! C’est vers la fin des années sep­tante, au moment de quit­ter mon vil­lage pour pour­suiv­re mes études à Kigali, que j’ai com­mencé à fréquenter le cen­tre cul­turel français où j’avais dès lors accès aux livres. Je me sou­viens très bien des cou­ver­tures des livres d’Henri Vernes qui m’avaient frap­pé à l’époque. Déjà un lien avec la Bel­gique en quelque sorte. 

Lorsque tu débar­ques en Bel­gique juste­ment, au milieu des années 1980, pour pour­suiv­re tes études sci­en­tifiques, con­tin­ues-tu à lire, fréquentes-tu les bib­lio­thèques, les librairies, les bouquin­istes ?

C’est à ce moment que je décou­vre l’abondance des livres. Mais égale­ment, je prends con­science de la dureté, de la dif­fi­culté de la vie en Europe lorsqu’on se trou­ve dans une sit­u­a­tion pré­caire, sans bourse d’études et qu’on doit en même temps pour­suiv­re ses études pour ren­tr­er au pays plus tard avec un beau diplôme. À cette époque (fin des années 1980), la lit­téra­ture n’est pas vrai­ment à l’ordre du jour. Entre les cours et les jobs d’étudiants, j’ai de quoi occu­per mon temps avec les syl­labus que je dois ingur­giter pour achev­er mon cur­sus d’infirmier et de lab­o­ran­tin. 

Tu as par­lé, à plusieurs repris­es, de la représen­ta­tion que tu te fai­sais du monde lit­téraire. Tu es aujourd’hui toi-même l’auteur de trois livres. Quel est ton regard actuel sur cet univers dont tu fais à présent par­tie ?

Ce qui a changé dans mon regard par rap­port à l’image que j’avais des écrivains (des gens avec une cig­a­rette dans une main et un verre d’alcool dans une autre  pen­dant les émis­sions de télévi­sion), c’est que finale­ment tout le monde qui en a l’envie ou la pas­sion, ou les deux, peut s’essayer à l’écriture tout en étant quelqu’un de « nor­mal », ayant, à côté, une vie pro­fes­sion­nelle. Il n’empêche que je mes sens encore un peu en marge du méti­er d’écrivain. En effet beau­coup de mes amis auteurs, bien que n’étant pas tous des écrivains à temps plein, ont des métiers très proches de la lit­téra­ture (pro­fesseurs de français, comé­di­ens, con­férenciers…). Sou­vent quand je me présente aux gens, ils ne reti­en­nent de moi que le méti­er d’infirmier et non celui d’écrivain. Je leur donne un peu rai­son même si je m’assume aujourd’hui en tant qu’auteur aus­si.  Cela dit, le méti­er de soignant est une grande source d’inspiration pour moi. Je trou­ve que la souf­france nous nour­rit plus que les moments de joie. Elle nous per­met de nous ren­dre compte à tout instant de notre fragilité, de notre fugac­ité et donc aus­si de notre sen­si­bil­ité en tant qu’êtres humains. C’est d’ailleurs un des thèmes qui revient régulière­ment dans mes textes, ce rap­port que mes per­son­nages entre­ti­en­nent avec les esprits des défunts. 

Dans ton pre­mier roman que l’on réédite actuelle­ment dans la col­lec­tion Espace Nord, tu cites, à la fin de l’ouvrage, quelques noms d’auteurs que Jean, le per­son­nage prin­ci­pal, lit, notam­ment, dans le métro, Amélie Nothomb ou Muriel Bar­bery. Est-ce une manière pour toi de faire un clin d’œil à des auteurs que tu as lus, décou­vert en Bel­gique ?

En fait, si je l’ai écrit, c’est que je lisais vrai­ment ces auteurs à ce moment-là. Je ne me rap­pelle plus exacte­ment. Mais Amélie Nothomb fait par­tie des auteurs que j’ai décou­verts depuis son pre­mier roman Hygiène de l’assassin pub­lié en 1992 et je con­tin­ue à la lire chaque fois qu’elle sort un nou­veau livre, c’est-à-dire chaque année. Elle reste à beau­coup de points de vue une femme assez énig­ma­tique. 

Pour en venir à ta bib­lio­thèque physique, que peut-on y trou­ver ? Les romans ou les essais voisi­nent-ils avec des ouvrages plus sci­en­tifiques ? Peux-tu nous citer quelques auteurs, quelques titres qui occu­pent une place par­ti­c­ulière sur les ray­on­nages de ta bib­lio­thèque ?

Dans ma bib­lio­thèque on trou­ve bien sûr des livres sci­en­tifiques en rela­tion avec mon méti­er, avec le milieu médi­cal, mais surtout des romans, quelques essais et un peu de poésie et des recueils de nou­velles. Depuis quelque temps je m’intéresse aus­si à la lit­téra­ture pour la jeunesse. Mes goûts en matière de lec­ture sont éclec­tiques. Je lis des auteurs du monde entier en tête desquels on trou­ve Gabriel Gar­cia Mar­quez dont je n’hésite pas à relire les livres. Je reste atten­tif à ce que pub­lient les auteurs africains mais aus­si européens et améri­cains. Je pense à Maylis de Keran­gal et son livre Répar­er les vivants, Mabanck­ou, Cortázar, mon ami Sami Tchak et ses Filles de Mex­i­co ou encore Anan­da Devi, etc. 

Ton dernier ouvrage paru en 2018, Plus fort que la hyène, est un livre qui oscille entre la fic­tion et l’aspect sci­en­tifique puisqu’il s’agit de con­tex­tu­alis­er et d’expliquer la mal­adie (ici la dré­panocy­tose) à des enfants sous forme de con­te poé­tique. L’ouvrage est illus­tré par Anne-Marie Carthé. Com­ment s’est faite cette ren­con­tre avec l’illustratrice et com­ment avez-vous tra­vail­lé ?

Le genèse de ce livre remonte à quelques années déjà et fait par­tie d’un cer­tain nom­bre de textes qui me sont inspirés par mon quo­ti­di­en dans l’unité hos­pi­tal­ière au sein de laque­lle je tra­vaille, celle des greffes de moelle et de cel­lules souch­es. Il a fal­lu que je me décide, après une longue réflex­ion, à en faire un réc­it pour la jeunesse et non un roman ou autre type de texte. Après avoir pris la déci­sion d’écrire pour un pub­lic jeune, ce que je n’avais jamais fait aupar­a­vant, il m’a fal­lu chercher un édi­teur. La ren­con­tre avec Anne-Marie Carthé qui a illus­tré le livre s’est faite par l’intermédiaire de mon éditrice Sylvie Dar­reau des édi­tions La Chem­i­nante, qui a accep­té de pub­li­er Plus fort que la hyène avec le sou­tien de la Fon­da­tion Saint Luc. Anne-Marie Carthé est une artiste d’une grande sen­si­bil­ité et dotée de mul­ti­ples tal­ents. Je ne l’ai pas ren­con­trée physique­ment, mais aujourd’hui avec inter­net, on peut facile­ment tra­vailler en col­lab­o­ra­tion et à dis­tance. 

De manière générale, dans les librairies, es-tu attiré par une illus­tra­tion de cou­ver­ture, une pho­to, un ouvrage illus­tré ?

L’image d’une cou­ver­ture peut attir­er mon regard en effet. Mais c’est surtout le titre, donc le thème du livre qui me séduit et qui m’oriente vers la qua­trième de cou­ver­ture. Bien sûr aus­si il y a des arti­cles dans les jour­naux ou sur inter­net, des émis­sions radio ou télévisées. C’est ain­si par exem­ple que j’ai décou­vert Under­ground rail­road, un mag­nifique roman de Col­son White­head, un auteur améri­cain né à la fin des années 1960 et qui par­le de l’esclavage des Noirs aux États-Unis.  

Par rap­port à ta pra­tique de lec­ture, t’arrive-t-il d’annoter tes livres, de cor­ner les pages ?

Oui, il m’arrive de cor­ner les pages d’un livre qui m’a pas­sion­né. C’est en général à la deux­ième lec­ture lorsque j’éprouve un intérêt par­ti­c­uli­er d’explorer plus en pro­fondeur le sujet. 

Finale­ment, entre ton tra­vail d’infirmier en milieu hos­pi­tal­ier, la famille et l’écriture, te reste-t-il du temps pour la lec­ture ?

Effec­tive­ment mon tra­vail à l’hôpital me prend beau­coup de temps. Et puis il y a la famille, les amis, etc. Entre les deux j’essaye de trou­ver du temps pour écrire. Je prof­ite de mes jours de récupéra­tion après mes gardes à l’hôpital. J’essaye aus­si de met­tre à prof­it les tra­jets entre mon domi­cile et l’hôpital pour lire ou écrire. 

Pour finir, quel est le livre que tu ne prêterais jamais ? Soit parce que tu y es sen­ti­men­tale­ment attaché, soit parce que c’est un livre qui te tombe des mains.

Je garde un peu jalouse­ment un exem­plaire de Cent ans de soli­tude de Gabriel Gar­cia Mar­quez et Les frères Kara­ma­zov de Dos­toïevs­ki aux­quels je suis très attaché. De nom­breuses pages sont cornées juste­ment. Ces exem­plaires sont aus­si truf­fés d’innombrables post-it, de signets de dif­férentes couleurs qui me per­me­t­tent de retrou­ver un pas­sage, un extrait rapi­de­ment. Deux livres vers lesquels je reviens régulière­ment. 

Rony Demae­se­neer


[1]La promesse faite à ma sœur, post­face de Rony Demae­se­neer, Brux­elles, FWB, coll. « Espace Nord » n°371, 236 p. La post­face est aug­men­tée d’un entre­tien inédit avec l’auteur réal­isé à Brux­elles en août 2018 dans lequel il revient, entre autres, sur la genèse de ce pre­mier roman ain­si que sur son rap­port à l’écriture.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 201 (jan­vi­er 2019)