Alain Dartevelle, L’astre aux idiots

À suivre

Patrick DELPERDANGE, La main du loup (Schubert Café I), Casterman, coll. « Tapage », 1997
Patrick DELPERDANGE, Belle à croquer (Schubert Café II), Casterman, coll. « Tapage », 1997
Alain DARTEVELLE, L’astre aux idiots (Le Cycle de Vertor I), Casterman, coll. « Tapage », 1997

dartevelle l'astre aux idiotsRebaptisée Tapage, l’excellente col­lection Travelling renaît chez Casterman et propose aux adolescents de nouvelles séries d’action, de mystère et de science-fiction. Venus pour la plupart de la littérature pour adultes, leurs auteurs n’ont pas cru déchoir en s’adressant à un lectorat plus jeune, au contraire. Ils savent qu’il n’est pas de genre plus exigeant que le roman dit pour la jeunesse et ce genre, ils l’ont pris au sérieux. Tout en souscrivant à ses lois, qui demandent une histoire captivante placée sous le signe de l’initiation et de l’épreuve, ils ont veillé à ne pas édulcorer leurs récits, ni simplistes ni moralisants ni asexués. Rien n’interdit donc aux grandes personnes (comme disent ceux qui tiennent à vieillir) d’y goûter un enchantement sincère. Le Cycle de Vertor d’Alain Dartevelle nous projette dans un futur où cohabitent haute technologie et décadentisme, néo-paga­nisme superstitieux et cosmopolitisme in­terplanétaire.

Un peuple de nabots grotesques tenu en escla­vage, les Noks, y est exhibé comme phéno­mène de foire et sacrifié au cours de jeux de cirque sophistiqués, pour la joie de hordes de touristes. Venu comme des milliers d’autres assouvir une curiosité malsaine, le professeur Anton Dexter ne tarde pas à dé­couvrir l’envers du décor : une conspiration ourdie par une puissance occulte et visant à instaurer une dictature à l’échelle de l’uni­vers en transmutant en Noks les sommités du pouvoir en place. Cependant, comme dans Total Recall de Philip K. Dick, tout cela n’est peut-être qu’un cauchemar orga­nisé par une agence de voyages virtuels et vécu à domicile par Dexter, ou peut-être pas — la suite au prochain épisode… En fi­ligrane de cette histoire qui est aussi une re­cherche d’identité passent les angoisses de notre temps face aux manipulations géné­tiques et à la réalité virtuelle. Au savoir-faire un peu extérieur de Darte­velle, il ne manque qu’une touche d’ambiva­lence, un grain de paranoïa dans la mise en scène des jeux du réel et de l’illusion pour emporter vraiment.

delperdange belle a croquerIci, un cadre réaliste est insensiblement miné par des détails étranges et des rencontres insolites : une car­tomancienne retournant l’arcane de la fata­lité, un concierge aveugle (donc omniscient), un croquemort, sans oublier l’homme à patte de loup… Tout commence par un accident suspect sur un plateau de tournage et un ren­dez-vous chuchoté par une scripte égarante aux yeux verts au jeune Julien, fils d’un clown contraint par la dureté des temps à ga­gner sa croûte dans la publicité. Le rendez-vous en question conduit le garçon au Schu­bert Café, dont la façade respectable abrite les agissements d’inquiétantes puissances de l’ombre. A partir de là, Delperdange pro­mène une intrigue aux nombreuses ramifica­tions à travers un réseau de mystères — so­ciétés secrètes, égouts, forêt, personnages et situations présentant un double visage, réa­liste et fantastique —, où chacun paraît en savoir plus qu’il n’en dit et où l’on n’est ja­mais sûr de ce qu’on a vu. Les aventures éprouvantes de Julien (kidnapping, séques­tration, chasse à l’homme digne du comte Zaroff) servent d’écrin à une peinture sen­sible des premiers émois sentimentaux de l’adolescence, elles équivalent aussi à un rite de passage de l’enfance à la maturité. Répé­tons-le, le mystère chez Delperdange est d’abord affaire de litote, de climat et de sug­gestion, donc d’écriture, et c’est pourquoi, s’ils devraient séduire les jeunes lecteurs, les deux premiers épisodes de Schubert Café donneront envie aux autres de connaître ses romans « pour adultes ».

Thierry Horguelin


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°101 (1998)