Jacques De Decker, Le ventre de la baleine

Retour du roman politique ?

Jacques DE DECKER, Le ven­tre de la baleine, Labor, 1996

de decker le ventre de la baleine laborQue fai­sait Jacques De Deck­er le 18 juil­let 1991 à l’aube ? Il était dans son lit et il rêvait. C’é­tait un de ces rêves dont on ne sait après coup s’il était stu­pide, comme le sont beau­coup de rêves, ou vision­naire, comme on voudrait qu’ils le soient un peu plus sou­vent… Donc Jacques De Deck­er rêvait. Il était ques­tion d’un voy­age au fond des mers. Une his­toire de sous-marin et de mon­stres. Au réveil, la radio allait lui appren­dre la nou­velle : André Cools venait d’être assas­s­iné sur les hau­teurs de Cointe.

Ce rêve, de banal qu’il aurait sans doute dû rester, est devenu pour Jacques De Deck­er le sym­bole de ce que notre société était en train de vivre : une plongée dans les zones d’om­bre des grands fonds fangeux sur les­quels rég­nent quelques ban­des de requins et l’une ou l’autre pieu­vre… Telle est la clé du pre­mier chapitre du Ven­tre de la baleine pas­sage empreint d’une sorte de grandilo­quence un peu baroque, résol­u­ment vernienne et détachée du corps du réc­it. C’est aus­si la clé du roman dans son ensem­ble. Autant le dire tout de suite, Le Ven­tre de la baleine est un livre sur­prenant. Sur­prenant parce qu’il se démar­que résol­u­ment de l’u­nivers des précé­dentes pro­duc­tions de Jacques De Deck­er, et notam­ment de Pa­rades amoureuses. Sur­prenant encore car il quitte le domaine pure­ment romanesque pour entr­er dans celui des réc­its souch­es sur des faits réels, sur­prenant enfin car ces faits sont de ceux que l’ac­tu­al­ité la plus brûlante nous impose avec con­stance depuis plu­sieurs mois. Avec cette ten­ta­tive de transpo­sition romancée de la fin de la vie d’An­dré Cools, Jacques De Deck­er n’a certes pas choisi la facil­ité. Car ten­ter de pénétr­er avec un out­il aus­si sérieuse­ment aléa­toire que le roman dans les méan­dres des dif­férentes psy­cholo­gies qui ont été mis­es en mouve­ment dans ce fait divers bru­tal, tient par na­ture de la haute voltige sans filet. Et pourtant, quel autre out­il que celui de la sub­jec­tiv­ité pou­vait avoir une chance de son­ner vrai ? L’écri­t­ure de ce Ven­tre de la baleine s’est éten­due de 1993 au print­emps 1996, soit bien avant que les récents rebon­disse­ments de l’Af­faire Cools aient fait la une des quo­ti­di­ens. Cette coïn­ci­dence, pour étrangère au fait lit­téraire qu’elle soit dans sa matéri­al­ité, ne fait que hanter le lecteur d’un bout à l’autre du livre. Et la ques­tion se fait lanci­nante au fur et à mesure que les pages se tour­nent : com­ment dia­ble l’au­teur savait-il tout cela ?

Cette ques­tion n’a rien d’oiseux ni de dé­placé. Elle est la preuve, si besoin en était, que la fic­tion pos­sède plus que jamais la ca­pac­ité et le droit de s’in­scrire dans le cours immé­di­at et tumultueux de la réal­ité. Même et sans doute surtout si cette réal­ité est aus­si dif­fi­cile­ment intel­li­gi­ble que celle-là qui nous tient en haleine chaque jour de­puis… le mois d’août 1996 ? Le 18 juil­let 1991 ? Ou les pre­miers mas­sacres des tueurs du Bra­bant ?…

Ce n’est évidem­ment pas un hasard si, dans le même temps, parais­sent des livres comme Le Siège de Brux­elles de Jacques Neyrinck. Comme si le rôle du romanci­er était aus­si dans une manière d’en­gage­ment qui peut pren­dre les accents de la dénon­ci­a­tion. On l’avait sans doute un peu oublié. Pour­tant il y a eu des lieux et des épo­ques où il n’é­tait pas rare que l’écrivain, du haut de sa posi­tion intel­lectuel respon­s­able, se sente dans l’obli­gation de dire les choses comme il les sen­tait. De dire tout haut et avec la force que le pas­sage par l’im­primerie donne au mot ce que cer­tains pen­saient trop bas. Jacques De Dec­ker renoue ici avec cette grandeur et cette servi­tude de l’écrivain qu’on appelle l’enga­gement. Mais l’en­gage­ment dans quoi ? Quel mes­sage serait ici délivré ? En fait il est sans doute à chercher dans le com­porte­ment et la philoso­phie d’ac­tion des per­son­nages qui « mènent l’en­quête ». En rup­ture avec les lo­giques ordi­naires de ce qu’on aime appel­er le « pou­voir », nos héros — que l’on me par­donne cette appel­la­tion démod­ée — repré­sen­tent en quelque sorte le sur­saut moral des citoyens sup­posés s’op­pos­er à la dérive du pays. Ils sont ici jour­nal­istes, mag­is­trats et… his­to­riens des reli­gions et incar­nent une généra­tion mon­tante, soucieuse d’une cer­taine éthique dont l’au­teur nous donne claire­ment à penser qu’elle n’a pas pré­cisé­ment habité ceux-là même qui exerçaient (exer­cent ?) ce fameux pou­voir. Sujet évidem­ment déli­cat, surtout en Bel­gique. Et il fal­lait beau­coup de courage pour oser l’abor­der. Sans doute regret­tera-t-on cepen­dant un cer­tain manichéisme dans la pein­ture des per­sonnages ain­si qu’une ten­dance à une cer­taine sim­pli­fi­ca­tion psy­chologique qui cadrent mal avec les lois lit­téraires du genre puisque, à tout le moins, il s’ag­it bien d’une fab­uleuse intrigue politi­co-poli­cière. C’est ain­si que le per­son­nage cen­tral, Arille Cousin (lisez : André Cools) y béné­fi­cie d’une ma­nière de traite­ment de faveur qui en fait une sorte de repen­ti vieil­lis­sant, certes bour­ru mais pétri de bons sen­ti­ments et surtout bien décidé à net­toy­er les écuries d’Au­gias lié­geois­es… Pour ceux qui se sont penchés quelque peu sur les méan­dres de l’af­faire Cools et sur le maquis spongieux d’une cer­taine poli­tique, les por­traits des pro­tag­o­nistes pèchent peut-être un peu par manque d’é­pais­seur et la fic­tion sem­ble dès lors avoir par­fois un peu de mal à égaler la réal­ité.

Néan­moins cet aspect, dis­ons, uni­di­mension­nel induit para­doxale­ment une dimen­sion exem­pla­tive qui trans­forme ce roman en quelque chose qui n’est pas loin de res­sembler à une fable. Le car­ac­tère qua­si hié­ratique dont sont empreintes cer­taines fi­gures leur con­fère — mais avec plus de net­teté à la relec­ture — comme les attrib­uts du sym­bole. Cette prise de dis­tance n’est pas sans rap­pel­er, toutes pro­por­tions gar­dées, celle que l’on trou­ve chez Brecht. Une référence qui n’est pas tout à fait for­tu­ite si l’on opère un rap­proche­ment, malheureuse­ment très licite, entre le ven­tre de la Baleine de Jacques De Deck­er et celui de La Bête de Bertolt Brecht qui, comme cha­cun ne sait pas tou­jours, est encore bien fécond…

Jean-Pol Hecq


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°95 (1996)