Jacques De Decker, Les philosophes amateurs

Les ennemis de la certitude

Jacques DE DECKER, Les philosophes ama­teurs, Grand miroir, 2004

de decker les philosophes amateursSur la cou­ver­ture, au tra­vers d’une brume lon­doni­enne, on dis­tingue deux hommes dont les vis­ages sont cachés par un cha­peau au large bord. Ce pour­rait être deux Alain Delon jumeaux. Ce sont Les philosophes ama­teurs, pub­lié par Jacques de Deck­er.

Le lecteur qui craindrait le vocabu­laire ésotérique de la philoso­phie sera vite ras­suré : la langue est flu­ide et même pleine de charme. Les deux philosophes ne sont pas les ten­ants de deux écoles advers­es, ils se­raient plutôt les deux moitiés d’un cerveau, l’un logique l’autre sen­ti­men­tal, qui, à la fin du livre, s’ac­corderont pour porter tous deux le même cha­peau : enne­mi de la cer­ti­tude.

Le pre­mier chapitre accroche d’emblée par sa dis­si­dence. René, l’un des demi-cerveaux, ta­quine l’autre moitié, Hen­ri. Pourquoi garder dans ta bib­lio­thèque tous ces Sol­jen­it­syne ? Ce n’é­tait pas un bon écrivain. Il fut promo­tionné, choyé, dans sa datcha nou­velle for­mule aux Etats Unis, et ce, pour cau­tion­ner son pays d’ac­cueil, et ses « rapaces (…) avec leur con­cep­tion instru­men­tale de l’homme con­sid­éré comme un con­som­ma­teur ». Hen­ri rétorque en défen­dant la dis­si­dence de Sol­jen­it­syne comme une ver­tu, une aspira­tion à la lib­erté. Mais l’autre ne se laisse pas abat­tre : je voudrais deman­der à ces tom­beurs du Stal­in­isme d’aller voir ce qui se passe depuis la bas­cule vers un régime qui se révèle l’an­tithèse de « la plus vaste entre­prise d’u­topie con­crète que l’hu­man­ité ait jamais pro­duite. (…) Cette bas­cule qui a con­duit à la cor­rup­tion, à l’al­ié­na­tion matéri­al­iste ». Toi ? Défenseur du com­mu­nisme ?, s’ex­clame René. Non, répond Hen­ri, mais je re­fuse que la con­tes­ta­tion d’un régime doive aller jusqu’à l’ex­al­ta­tion de l’autre. Le débat con­duira vers un con­sen­sus : l’in­tel­lectuel ne doit pas avoir de camp, parce qu’un camp li­mite la cir­cu­la­tion de la pen­sée. La place manque pour analyser les autres chapitres, qui trait­ent avec la même verve icon­o­claste la chute esthé­tique des deux tours de New York, le juge héros jeté de son piédestal dans le scan­dale bête et méchant de l’af­faire Dutroux, les capac­ités démesu­rées de l’or­di­na­teur, qui dépassent ce que peut absorber notre cerveau. La palme revient au chapitre inti­t­ulé L’a­mi dis­paru. Le résumer va le mutil­er de sa poésie. Les deux philosophes se ren­dent dans un petit vil­lage per­du pour y assis­ter aux funé­railles d’un jeune homme. Ils sont char­més par le site cam­pag­nard. La faute du défunt, dit l’un, c’est peut-être d’avoir quit­té cet in­nocent par­adis pour aller vivre selon les rites de la cité. Ne fut-il pas en cela un peu cou­pable de sa pro­pre mort ? La mal­adie qu’il con­trac­ta n’est-elle pas une con­séquence de son appétit de vivre, de son refus d’ac­qui­escer aux rites du vil­lage ? La céré­monie funèbre, pudique et même muette à l’é­gard de la mal­adie qui empor­ta le jeune homme, met nos deux philosophes d’ac­cord : ce hameau est un éteignoir. L’a­mi dis­paru s’é­tait ouvert au monde « ne s’est préservé de rien, s’est mé­langé à son époque jusqu’à s’y per­dre ». Seule cette allu­sion au préser­vatif révèle la mal­adie du jeune homme. Le mot de sida n’a pas été pronon­cé. Ici aus­si, comme dans les exem­ples précé­dents, Jacques de Deck­er témoigne d’un anti­con­formisme bien rafraîchissant. Un livre à dépos­er dans la fusée que l’on enver­rait vers d’autres planètes, pour y at­teindre d’autres êtres pen­sants ? Mais cela les dis­suaderait peut-être de venir se mêler à notre « civil­i­sa­tion » ?

Lise Thiry


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°133 (2004)