Jacque De Decker, Modèles réduits

Ah, ces petits Belges !

Jacques DE DECKERMod­èles réduits, La Muette, 2010

La nou­velle n’est-elle pas un roman en mod­èle réduit ? La Bel­gique n’est-elle pas un pays en mod­èle réduit ? Et Brux­elles, n’est-elle pas cette cap­i­tale en mod­èle réduit ? Non, bien sûr, car la nou­velle per­met de ser­rer son sujet en le den­si­fi­ant et nos fron­tières sont tra­ver­sées par toutes les influ­ences du monde. « Et néan­moins, dans maintes occa­sions, il est néces­saire et ami­cal d’écrire des riens plutôt que de ne rien écrire » : la cita­tion de Gœthe en exer­gue de Mod­èles réduits, le recueil de nou­velles de Jacques De Deck­er, secré­taire per­pétuel de l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique (www.arllfb.be), romanci­er, homme de théâtre, tra­duc­teur et surtout passeur de pas­sions, notam­ment celle qu’il porte à la lit­téra­ture belge, ne pou­vait être mieux choisie. Cette ami­cale néces­sité d’écrire, même des riens, s’exprime tout au long de ces textes qui rap­pelle la ligne rédac­tion­nelle d’une autre activ­ité de Jacques De Deck­er, en tant que directeur de la revue Mar­ginales : abor­der des thèmes d’actualité à tra­vers le fil­tre de la fic­tion et le regard sub­jec­tif d’un écrivain. On devine der­rière cer­tains de ces textes les ressorts de la con­trainte, des réc­its de cir­con­stance, sans que cela nuise à la cohérence de l’ensemble, tant les échos d’une nou­velle à l’autre sont nom­breux. Les his­toires se déroulent dans des décors fam­i­liers, où Brux­elles occupe la place de choix, à tel point qu’il nous en est don­né une topogra­phie poé­tique telle­ment pré­cise qu’elle pour­rait inspir­er bien des balades domini­cales, de la place Dail­ly à la place Madou, de la rue Louis Hap à la chaussée de Haecht, de la rive gauche du canal au 135 de la rue Esseghem, de Jette à Evere, « le pays de tou­jours », for ever, et jusqu’à un tracé roy­al comme seul peut s’en offrir cette cap­i­tale « euro­tique » qui cumule les cas­quettes : régionale, nationale, européenne, sans renier sa dimen­sion com­mu­nale. Même s’ils n’en con­stituent pas néces­saire­ment l’argument de base, des événe­ments con­nus émail­lent égale­ment ces textes et les agré­mentent de cette touche par­ti­c­ulière qui fait que l’on se sent presque dans des his­toires de famille. Citons la mort du roi Bau­douin, les élec­tions à répéti­tion, les com­munes à facil­ités, l’urbanisation sauvage, les euro­crates, le 11 sep­tem­bre, « pre­mier chef‑d’œuvre du XXIe siè­cle, comme l’a qual­i­fié un com­pos­i­teur alle­mand », etc. Ces rel­a­tive­ment courts réc­its ont aus­si sou­vent le charme de la dis­cus­sion, de la dis­pu­ta­tio que se tien­nent par exem­ple deux philosophes ama­teurs, « enne­mis de la cer­ti­tude », qui élèvent la con­ver­sa­tion au rang des beaux-arts. Ils le font sans pré­ten­tion, un éclair mali­cieux dans le regard, se ren­voy­ant la balle comme des final­istes d’un Roland-Gar­ros, com­bi­nant leurs obser­va­tions du réel le plus quo­ti­di­en à leurs réflex­ions d’où se dégage une sagesse per­son­nelle, tein­tée d’un humour mali­cieux. Il y a aus­si de la nos­tal­gie dans ces nou­velles, pour des ciné­mas dis­parus, des mod­èles de voitures qui ont véhiculé nos enfances, des pre­miers amours jamais tout à fait éteints, jusqu’au texte final où l’on sent poindre une colère ren­trée. Cette « gamme de mod­èles », manière souri­ante d’intituler le som­maire, s’incarne à tra­vers une myr­i­ade de per­son­nages, Ulrich, Wal­ter, Suzanne, Fati­ma, Myr­i­am, Bloem et Tintin, René et Hen­ri, Marinette… Des mod­èles qui ne sont pas réduits à faire de la fig­u­ra­tion et que nous avons tous été amenés à ren­con­tr­er un jour, car ils par­lent de nous.

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 164 (2010)