Jacques De Decker, Un bagage poétique pour le 3e millénaire

La bibliothèque dans l’île

Jacques DE DECKER, Un bagage poé­tique pour le 3e mil­lé­naire, Renais­sance du livre, 2001

de decker un bagage poetique pour le 3e millenaireMain­tenant que nous voici de plain-pied dans le troisième mil­lénaire et que nous avons pu vé­rifier que le monde n’a pas rad­i­cale­ment changé en l’an 2000, nous sommes ten­tés de sourire au sou­venir de toutes les pro­messes (ou les han­tis­es) que ce pas­sage de cap annonçait. Le temps se charge de senti­ments, folie douce pour la prospec­tive et nos­tal­gie ou dédain pour les regards vers le passé.

L’in­ten­tion de Jacques De Deck­er, inviter de 1993 à 2000 un con­férenci­er par an pour l’in­ter­roger, à la tri­bune des Midis de la Poésie, sur sa bib­lio­thèque idéale dans l’île du nou­veau mil­lé­naire, pour­rait donc, aujour­d’hui, pass­er pour un plaisant ana­chronisme. C’est oubli­er que l’an 2000 était envis­agé dans sa valeur sym­bol­ique et que si la vie quo­ti­di­enne pour­suit son cours sans heurt, l’e­sprit instille ou avive des ques­tions qui con­ser­vent longtemps leur actu­al­ité. Et surtout, les angles d’ap­proche des répons­es vari­ent d’une per­son­nal­ité à l’autre, ce qui ne donne pas une enquête exhaus­tive mais per­met la ren­con­tre, et plus si affinités. Les sept invités (D. Sal­lenave, F.-R. Bastide, G. de Cor­tanze, J.-J. Brochi­er, J. d’Ormes­son, J. Réda et H. Nyssen) ne sont pas des pythies mais des intel­lectuels liés de près, et sou­vent à plus d’un titre, au milieu litté­raire. Mis sur la sel­l­ette, cha­cun y va, en con­science, de sa pré­dic­tion ou de son es­quive, de sa cita­tion ou de l’ex­posé d’une philoso­phie, d’une impré­ca­tion ou d’un rap­pel de respon­s­abil­ité. On appréciera diverse­ment la valeur des juge­ments et analy­ses ain­si que le sens de la répar­tie de ces écri­vains. De Deck­er est vol­u­bile, il cite d’abon­dance et ses inter­ven­tions s’al­lon­gent par­fois au détri­ment de son invité. Mais il est vrai que tous ne sont pas aus­si à l’aise en pub­lic que seuls devant la feuille blanche et que le texte d’une con­férence est tou­jours un peu sec car il élim­ine les gestes, l’én­ergie ou le charisme d’une présence. Il n’y a ni dogme ni dik­tat et rien ne s’énonce sans humil­ité ou pré­cau­tion ; il faut donc aller butin­er dans ces champs de ré­ponses pour faire son miel. Mais au-delà de son con­tenu pro­pre, ce livre prend, à mon sens, toute sa valeur par ce qu’il laisse trans­paraître. Som­més, en quelque sorte, de jouer les devins, ces écrivains sont mis au pied du mur et con­traints de se dévoil­er. Les révéla­tions sur leurs pra­tiques respec­tives permet­tent de se con­stituer, selon les cas, un petit manuel de recettes ou d’an­ti-recettes d’écri­ture. Une autre con­stata­tion : ces intellec­tuels ne don­nent pas tou­jours une réponse plus appro­fondie, mieux méditée, que l’homme de la rue inter­rogé au hasard… Ce doute ou ce désar­roi n’ont rien que de très humain mais ils rap­pel­lent que la pru­dence est de mise face aux avis des experts, surtout lorsqu’il s’avère qu’ils se sen­tent quelque­fois plus à leur affaire dans les bib­lio­thèques que dans le monde.

Le pro­jet de Jacques De Deck­er était sans doute plus périlleux qu’il n’y parais­sait au pre­mier abord mais pas pour les raisons qui sem­blaient les plus évi­dentes. Tout le mon­de n’a pas la gour­man­dise de Brochi­er ou la con­fi­ance ent­hou­si­aste de Gérard de Cor­tanze !

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°119 (2001)