Jacques De Decker, Wagner

Grandeur et petitesse d’un géant

Jacques De DECKER, Wag­n­er, Gal­li­mard, 2010

de decker wagnerUn livre de plus sur Wag­n­er ? Sans doute, mais utile par l’objectif à la fois mod­este et exigeant que l’auteur s’est fixé : établir une biogra­phie détail­lée dont les élé­ments cri­tiques et his­toriques sont fondés sur l’ensemble des doc­u­ments les plus per­ti­nents con­sacrés à ce vaste sujet. En l’occurrence, Jacques De Deck­er s’abstient explicite­ment de faire œuvre de mélo­mane éclairé et encore moins de musi­co­logue, ren­voy­ant à cet égard au Dic­tio­n­naire ency­clopédique Wag­n­er (le « Picard » paru chez Actes Sud en 2010) qui s’est don­né l’analyse de l’opus wag­nérien pour objet pri­mor­dial.

Mais à tra­vers la « traque » dense et scrupuleuse des com­porte­ments du com­pos­i­teur, c’est un éclairant por­trait psy­chologique qui se dégage. Com­plexe, para­dox­al, tumultueux, aus­si fasci­nant que rébar­batif, à l’instar des qual­i­fi­cat­ifs et juge­ments pour le moins con­trastés que sa musique peut inspir­er aux uns et aux autres. Avec l’ego mon­u­men­tal de qui ne doute pas, à juste titre d’ailleurs, de l’aloi de son génie, ce qui ne va pas tou­jours sans frôler la para­noïa ou braver le ridicule. Il appa­raît en out­re, comme De Deck­er le met en lumière, que cet immense musi­cien était aus­si un écrivain de valeur. L’attestent non seule­ment les livrets de ses opéras mais encore les nom­breux écrits polémiques ou autres. Par­fois auda­cieuse­ment révo­lu­tion­naires et qui lui vau­dront pas mal de mécomptes avec le pou­voir, par­fois encrassés d’un anti­sémitisme vis­céral qu’il tente cepen­dant de mas­quer lorsque cette dis­po­si­tion n’est pas favor­able à ses ambi­tions.

Dis­po­si­tion d’ailleurs bien dans l’air de l’époque comme l’auteur le souligne en notant aus­si que, selon Wag­n­er, « Le juif serait inca­pable d’art véri­ta­ble, il se con­tenterait de le “singer” super­fi­cielle­ment, ne don­nant dans les meilleurs des cas que l’apparence trompeuse du tal­ent ». Pré­ci­sion : ce juge­ment déli­rant ne visait pas moins que Mendel­sohn. Et Meyer­beer que, pour­tant, Wag­n­er « a cour­tisé avec tant de flagorner­ie, et qui ne s’est pas fait faute de lui prêter main-forte à plusieurs repris­es ». Après des débuts émail­lés d’échecs en tous gen­res (le plus cor­ni­chon étant de n’avoir pas réus­si, selon les codes altiers du temps et mal­gré plusieurs ten­ta­tives, à attir­er un adver­saire sur le pré pour l’honneur d’arborer une cica­trice), après les nom­breuses décon­v­enues sus­citées par une vision de la musique, et de l’opéra en par­ti­c­uli­er, qui heurte la cri­tique offi­cielle de l’époque, le suc­cès s’installe et fait peu à peu de Wag­n­er une fig­ure mythique partageant pas­sion­né­ment les foules entre idol­âtres et détracteurs. Jusqu’au point d’orgue de son autocélébra­tion avec la créa­tion, longue­ment préméditée, de son pro­pre tem­ple sur les hau­teurs de Bayreuth.

Mais, de sa nais­sance à Leipzig en 1813 jusqu’à sa mort à Venise, à 70 ans, le tra­jet – au pro­pre comme au fig­uré – du com­pos­i­teur de L’Anneau, reste pour le moins chao­tique, tant sur le plan artis­tique que dans sa vie per­son­nelle et con­firme la dif­fi­culté et le mérite de ce tra­vail de biogra­phie. Avec en basse con­tin­ue, la ques­tion de l’argent néces­saire au mon­tage de ses œuvres mon­u­men­tales, mais aus­si à la sat­is­fac­tion de goûts de luxe et aux dépens­es somp­tu­aires qui le met­tent régulière­ment sur la paille. Cela dit, il est malaisé de pren­dre en sym­pa­thie ce génie de la musique, net­te­ment moins génial dans ses rap­ports avec ses sem­blables (pour autant qu’il ait jugé que quiconque pût être son sem­blable). S’il appa­raît qu’il ait été assez cor­rect jusqu’à sa mort avec Min­na, la femme que ses frasques extra­con­ju­gales avaient amenée à divorcer, on ne peut pas dire qu’il ait agi avec beau­coup d’élégance avec ses « meilleurs » amis, en séduisant leurs épous­es ou com­pagnes. Notam­ment avec le touchant Hans von Bülow, mari de Cosi­ma (fille de Liszt et future femme de Wag­n­er), partagé entre le ressen­ti­ment de l’homme bafoué et une admi­ra­tion sans bornes pour le musi­cien.

De Deck­er rap­porte à ce pro­pos le syn­drome évo­qué par le biographe Wal­ter Hansen : « celui d’accorder d’autant plus de prix à la séduc­tion d’une femme qu’elle s’accompagne de la supré­matie sur un autre homme. » Si l’amitié a tout de même tenu un rôle impor­tant dans la vie de Wag­n­er, elle est aus­si sujette à des fluc­tu­a­tions plus ou moins intens­es, comme dans ses rap­ports avec son beau-père, Frans Liszt, avec Niet­zsche qui le con­spue après l’avoir adulé, avec d’autres encore. Sans oubli­er, bien enten­du, le roi Louis II de Bav­ière, ami intime, mais aus­si pro­tecteur et pour­voyeur de fonds très cour­tisé, vouant au musi­cien une ado­ra­tion d’un sen­ti­men­tal­isme exalté, attesté par de nom­breux mes­sages, véri­ta­bles let­tres d’amour. Au point que les Bavarois, échaudés par cette coû­teuse affec­tion, allaient affubler Wag­n­er du sobri­quet de Lolus, par allu­sion à Lola Mon­tez , l’aventurière qui avait mené le grand-père Louis Ier par le bout du nez. Mais si bien des moyens sont bons pour lui, il appa­raît aus­si dans cet ouvrage que le « cabotin paten­té » (ain­si qual­i­fié au pas­sage par De Deck­er), trou­ve sa vraie grandeur dans cette pas­sion dévo­rante, con­stante et sincère dont il brûle pour son art et pour le renou­veau d’un opéra porté par le roman­tisme des grands mythes ger­maniques. Reste une énigme: à sup­pos­er que l’usage détestable qu’un pein­tre du dimanche ferait plus tard de sa musique, l’ait fait se retourn­er dans sa tombe, serait-ce de plaisir ou de répro­ba­tion? Un petit détail encore « pour la route » et qui laisse rêveur aujourd’hui: les dis­tances par­fois énorme que l’on était capa­ble en ces temps-là de cou­vrir à pied pour un sim­ple ren­dez-vous…

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°165 (2010)