Frans De Haes, Les pas de la voyageuse

Une révolution permanente

Frans DE HAES, Les pas de la voyageuse, Dominique Rolin, Labor et AML, coll. “Archives du futur”, 2006

de haes les pas de la voyageuse dominique rolinL’u­nivers romanesque de Dominique Rolin est d’une richesse et d’un vol­ume con­sid­érables. Régulière dans sa pro­duc­tion et sa pub­li­ca­tion, l’au­teure y évoque le plus volon­tiers et de manière qua­si obses­sion­nelle sa pro­pre per­son­ne, sa famille, ses amours, con­fon­dant les enjeux d’une vie et d’une œuvre, à quoi s’a­joute un goût cer­tain pour la vari­a­tion sur un même thème. Le para­doxe «irré­sistible», selon elle, con­siste à capter n’im­porte quel aspect de ses affects, vécu ou fan­tas­mé, et son con­traire, comme le rap­pelle Frans De Haes dans son essai, Les pas de la voyageuse, lui qui se révèle le meilleur con­nais­seur qui soit de l’œu­vre et de l’écrivaine, sans doute aus­si de la per­son­ne qu’il a ren­con­trée sou­vent et avec laque­lle il a eu de nom­breux entre­tiens. Il n’est donc pas éton­nant qu’il nous pro­pose la syn­thèse de tout ce qui peut se lire, se com­pren­dre, s’ap­pren­dre et même se devin­er du phénomène rolin­ien.

C’est peu de dire qu’il offre un panora­ma com­plet de l’œu­vre et des cir­con­stances de sa pro­duc­tion. C’est sur ce fond incom­pa­ra­ble d’une emprise total­isante qu’il peut organ­is­er un exposé en réseaux plus qu’en thèmes, tant il démon­tre à par­tir de la per­ma­nence de motifs et de leur exploita­tion quelle cohérence peut se définir à tra­vers des liaisons imprévues. Ain­si, il était bien néces­saire d’é­tudi­er, pour un écrivain de ce type, l’évo­lu­tion de son jeu avec l’au­to­bi­ogra­phie comme il s’avérait impératif de faire com­pren­dre com­bi­en, pour Rolin, la vie et l’œu­vre représen­taient un com­bat quo­ti­di­en et obstiné sur un seul et même canevas, la page, et quel était ce va-et-vient obstiné. Cet essai est donc une somme, mais où l’au­teur ne procède pas, on l’au­ra com­pris, par addi­tion, mais selon un choix per­ti­nent. Pas plus que l’au­teure qu’il com­mente, il ne se plie à un réc­it linéaire et n’adopte une tem­po­ral­ité naïve, mais il procède à ces regroupe­ments thé­ma­tiques déjà sig­nalés selon dif­férentes méth­odes, comme il peut aus­si se per­me­t­tre de musarder selon ce qu’il nomme sim­ple­ment sa «pas­sion de lecteur» et décider de priv­ilégi­er ce qu’il préfère dans l’œu­vre. Dévelop­per ce qu’il juge le plus fort, comme par exem­ple L’In­fi­ni chez soi comme axe organ­isa­teur, en amont, ce qui ne devrait con­trari­er en aucune façon l’imag­i­naire de Rolin, et surtout en aval, soit la série auto­bi­ographique qui cul­mine dans les années qua­tre-vingt, qu’il préfère man­i­feste­ment aux romans réal­istes des décen­nies précé­dentes.

Mais l’é­tude est exhaus­tive et, au-delà de la dom­i­nante, De Haes s’at­tache à mon­tr­er la cohérence générale du tra­vail de Rolin et à dépis­ter le tis­sage, le mail­lage con­tinu, reprenant de livre en livre en une «série implaca­ble, la con­stance d’une matière obsé­dante, l’in­di­vid­u­al­ité de la vision aigu­isée et baroque à la fois, non dépourvue d’au­t­o­cri­tique et d’hu­mour, la con­sti­tu­tion d’un style comme un tout, fait d’as­so­ci­a­tions éton­nantes. Il mon­tre de manière déci­sive le car­ac­tère per­for­matif de ce type de dis­cours et la provo­ca­tion des mots : «Quand un écrivain d’en­ver­gure s’empare d’un mot, celui-ci se met à vivre et offre, non pas con­tre mais out­re les accep­tions du dic­tio­n­naire, de grandes sur­pris­es.» De Haes pointe l’au­torité qui mine de rien sous-tend le texte rolin­ien, opère une minu­tieuse mise au point générique et définit pré­cisé­ment la place sub­ver­sive qu’oc­cupe celui-ci dans l’e­space auto­bi­ographique, notam­ment par un traite­ment par­ti­c­uli­er de la tem­po­ral­ité et le décloi­son­nement des lieux et des per­son­nages.

Il était impor­tant aus­si d’in­sis­ter dans cet essai sur le rap­port qu’en­tre­tient l’au­teure, parisi­enne depuis si longtemps, avec la Bel­gique qu’elle nomme tou­jours «le pays natal». Celui-ci est certes sou­vent évo­qué à tra­vers son his­toire, ses pein­tres, ses villes, sa cap­i­tale et, de manière sym­bol­ique surtout comme le lieu de l’o­rig­ine, et celui du clan famil­ial, réel ou fan­tas­mé. Impor­tant de rap­pel­er, aus­si que cette académi­ci­enne dont le fau­teuil se trou­ve à Brux­elles a sou­vent déclaré que la lit­téra­ture belge n’ex­iste pas.

Un tel livre n’au­rait pas été pos­si­ble sans une grande famil­iar­ité avec l’ob­jet de son étude. Mais Frans De Haes traite la matière qu’il con­naît bien avec un tel sens cri­tique et une telle péné­tra­tion de l’essen­tiel qu’il fait à son tour œuvre orig­i­nale, alors qu’il s’ef­face de son énon­cé sinon de son tra­vail, ne se citant ni en note, mal­gré de nom­breuses con­tri­bu­tions antérieures, ni dans la légende d’une pho­to où pour­tant il fig­ure, avec Rolin et Sollers. Et c’est avec élé­gance qu’il laisse le dernier mot à l’au­teure dans une ultime cita­tion.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°147 (2007)