Luc Dellisse, Baptême du feu

Temps de beauté

Serge MEURANT, Appel / Allé­gresse,  Arbre à paroles, 2000
Luc DELLISSE, Bap­tême du feu, L’Har­mat­tan, 1999
Karel LOGISTRetours, Acan­the, 1999
Pas­cal LECLERC, Cha­grin l’in­firme, Acan­the, 2000

meurant appel allegresseMince recueil que celui de Serge Meu­rant, trop mince. Et c’est bien le seul reproche   qu’on pour­ra lui faire car lorsque les poèmes attei­gnent cette sim­plic­ité, cette justesse, cet équili­bre ou, pour mieux dire, cette beauté sere­ine, le lecteur reste sur sa faim et en re­demande…

Appel évoque une amie dis­parue et Al­légresse naît d’un séjour à Car­rare, en été. A pri­ori, deux sources d’in­spi­ra­tion très dif­férentes dont le rap­proche­ment étonne. Pour­tant, Meu­rant réus­sit à fon­dre la mé­lancolie de l’un et la joie de l’autre en une douceur qui appa­raît comme une philoso­phie de la vie. Ce n’est pas que l’é­mo­tion soit rabotée, non, elle con­serve toute son inten­sité, mais elle est dite sans vir­u­lence ; elle s’in­scrit dans le flux du temps, dans le cours des choses et « le corps replié acqui­esce / au bout de la lumière ». Mais le poète ne con­sent pas pure­ment et sim­ple­ment, il est aux aguets, les sens aigu­isés (« l’at­tente / m’emplit d’om­bre ») et il in­terroge, ain­si dans ce poème qui ouvre Appel :

Où sont les berceaux et l’e­space du nom ?
Où la bouche la prière le bais­er ?

Sans doute n’y aura-t-il jamais de réponse à ces ques­tions mais, de même que « l’ab­sence de regard / ne l’empêche de voir », le silence n’in­ter­rompt pas le dia­logue. La meilleure preuve en est dans le silence de la lec­ture de ces poèmes, ces traces noires d’en­cre sur la page blanche, qui font écho aux images alternées de clarté et de lim­pid­ité ou d’om­bre et d’ob­scu­rité. Et il y aurait une très belle étude à faire sur l’évo­ca­tion de la neige dans l’œu­vre de Serge Meu­rant.

dellisse bapteme du feu

Tout autre est le pes­simisme nar­quois de Luc Del­lisse, au car­ac­tère plus rugueux, et dont les poèmes se con­stru­isent en énuméra­tions sac­cadées d’im­ages qui s’entrecho­quent. Del­lisse sem­ble avoir renon­cé à en­tretenir des illu­sions mais il cul­tive encore une cer­taine véhé­mence (« la schlague sur les vit­res » ou « le deuil vio­let de la panique ») en songeant sans doute qu’il sera tou­jours bien assez tôt pour être sage (« Aucun dieu ne t’at­tend au fond du labyrinthe »). La mort est omniprésente en fil­igrane de ce recueil. Elle se man­i­feste dans la manière d’ex­primer le temps (l’au­teur fait retour à sa pro­pre ado­les­cence, évoque une grand-mère) ou de con­sid­ér­er le néant (« l’abdo­men de la mai­son en ruines ») mais aus­si dans l’usage d’un vocab­u­laire où on trou­ve « limbes », « pythies » et autres « revenants ». Elle s’ex­prime aus­si dans le con­stant souci de garder un rap­port au corps, un corps dont le fonc­tion­nement est pré­cisé­ment au cen­tre des préoc­cu­pa­tions. Ici, l’or­gane pré­cède, et de loin, l’e­sprit ; il y a, avant toute autre chose, une masse por­teuse de vie qui, tour à tour, se traîne ou s’ex­alte.

Un corps au quo­ti­di­en, char­ri­ant du sang, sécré­tant de la salive, par­fois entravé (« le sexe emmi­tou­flé dans le sur­plis »), un corps plus religieux, porté au sac­ri­fice, ou un corps blessé, subis­sant le goutte à goutte et con­fron­té aux appareils chirur­gi­caux. Une blessure qui s’af­firme sans doute comme la pre­mière des car­ac­téris­tiques d’une écri­t­ure dans laque­lle abon­dent les lézardes, coups de fou­et, zig­zags, scis­sures (« papa rira canif, maman pe­tits ciseaux »), griffes, échard­es et tes­sons. L’u­nivers de Luc Del­lisse n’est pas incohé­rent mais déchiré, crevassé. L’eau elle-même, de l’é­tang à la lagune ou à la haute mer, ne cica­trise rien mal­gré sa sur­face plane : elle est tan­tôt appel du large, tan­tôt rap­pel de naufrage. Restent cette « clarté de veilleuse », cette prox­im­ité des lam­pes et cette recherche de lumière qui lais­sent en­tendre, non sans humour et avec un clin d’œil de con­nivence, que si le désor­dre est appar­ent, l’essen­tiel est ailleurs. Et que le corps d’Aphrodite a le goût de myr­tilles.

logist retoursA l’in­verse, Karel Logist fait retour au monde sans faille de l’en­fance, cette péri­ode idyllique pen­dant laque­lle « Les mamans vont devant / dans leur robe de bal ». Tout est un peu mer­veilleux, un peu mag­ique ou un peu irréel, même si on craint le pire (« Potons pour savoir qui de nous / — un deux trois — ne grandi­ra pas ») et on sait que « les jeux sont faits à l’ avance ». Cela n’empêche pas de faire ses devoirs sur les genoux, de sen­tir le pas­sage du marc­hand de sable, de met­tre le cartable sur le vélo. Le monde de l’en­fance a des allures de con­te de fées ; Logist en trou­ve le ton et se sou­vient d’une époque où tout sem­blait réglé par des géants. Sans regret, sans nos­tal­gie, il dit com­ment le monde s’est ouvert et qu’il y est entré.

leclerc chagrin l'infirmePas­cal Lecler­cq racon­te lui une soli­tude, une douleur qui se répète parce qu’en s’ex­primant elle inflige une nou­velle souf­france ; elle s’al­i­mente à sa pro­pre source et fonc­tionne « à coup de mots cail­lés ». « La cham­bre est un maquis » et « mon nom / est un sérail où le furet démange » : on com­prend vite l’am­pleur de ce cha­grin même si l’au­teur a la pudeur de ne pas nous en indi­quer la rai­son. Le cha­grin se mue en rage, d’aus­cul­ter le corps meur­tri ou d’af­firmer la vir­u­lence des sen­ti­ments, et s’ex­alte mais reste infirme, impuis­sant à se dépass­er. Voilà qua­tre recueils qui pousseraient à penser que la beauté est sol­u­ble dans le temps.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°114 (2000)