Luc Dellisse : Cinéma total

Blaise Pascal et la geléde groseilles

Luc DELLISSE, Ciné­ma total, Luce Wilquin, 1999 ; Le roy­aume des ombres, Luc Pire, 1998

Le roy­aume des ombres est un jeu de mas­sacre. Luc Del­lisse, qui en est tout à la fois l’au­teur, le nar­ra­teur et le per­son­nage cen­tral, y tire à vue et à bou­lets rouges sur ce qu’on nomme pudique­ment les dys­fonc­tion­nements de notre petite terre d’héroïsme. Les cibles ne man­quent pas à qui ne manque ni d’humeur ni d’hu­mour : témoin ces quelques belles pièces de son tableau de chas­se.

Un pro­prié­taire de théâtre pique dans la manne aux sub­sides pour s’of­frir des ha­vanes. Dans les raouts et autres pince-fess­es où s’é­gaie et bâfre une nomen­klatu­ra qui trafi­cote médiocre­ment, on cause comme dans les romans d’Heming­way, ou dans les dia­logues min­i­mal­istes du ciné­ma branché.

Une bour­geoisie décrépite rêve de se met­tre au ser­vice d’une grande idée (comme celle qui doit régénér­er la Cacanie dans L’homme sans quali­tés), mais se lamente de ce que l’hé­riti­er du trône soit « si peu doué […] pour les études… » (Gare au procès !) Les slo­gans pub­lic­i­taires ri­valisent de gâtisme : « Télé­bel, Télé-bel, la vie est belle sur 36 déci­bels ». Les intimes infor­tunes des princes qui nous gou­ver­nent suff­isent à leur don­ner, « sur les grands mys­tères poli­tiques du XXe siè­cle, une sorte de savoir inné ». Que l’on désigne un catholique à un poste impor­tant, c’est pour le flan­quer d’un secré­taire laïque. Même la gas­tronomie fout le camp : « Les efforts con­jugués d’un trai­teur d’en­tre­prise, d’un four micro-ondes et d’une mai­son décon­stru­ite où l’of­fice était dix mètres plus bas que la salle à manger, don­naient vrai­ment une piètre idée de la future cui­sine européenne. »

Bien enten­du, ce roman de mœurs est aus­si un roman à clés. Dirk Frimout déguisé en Kurt Fri­bourg, « vail­lant astro­naute natio­nal » ; Le réveil du sud belge n’en finit pas d’ag­o­nis­er, à l’in­star du feu Peu­ple (« C’est le Par­ti social­iste qui payait, par l’intermé­diaire des syn­di­cats, ce tis­su de jérémi­ades sans issue ») ; les mémoires de Théo Faber, grand lecteur de Pas­cal — alias Théo Lefèvre —, sont resti­tués par la Chine mais, explosifs (l’an­cien Pre­mier, CVP, y recon­naissait que « l’E­tat belge était organ­isé pour défendre des intérêts exclu­sive­ment fla­mands »), passent illi­co à l’inc­inéra­teur ; l’il­lus­tre médi­o­logue Régis Debray est bro­cardé sous les traits de Rainier Sobral, etc.. Tout cela est con­té d’une plume rapi­de et effi­cace, sou­vent vacharde, qui joue du néo­logisme (« L’ex­cel­lente dame s’ap­prochait à toute allure de la retraite pos­ticipée ») et se mon­tre atten­tive à l’évo­lu­tion du français, quand le féminin cède la place au mascu­lin : « Je n’ai pas envie de finir bête­ment comme un putain de spéléo­logue attardé. » Je me per­me­t­trai pour­tant de faire le pion à pro­pos d’un seul malen­con­treux accord du par­ticipe passé : « le nom­bre de calo­ries qu’elles craig­naient d’avoir absorbé » — où j’écrirais « absorbées » : ce qui est absorbé, c’est les calo­ries, pas le nom­bre…

Qu’im­porte. Dès la pre­mière page du Roy­aume des ombres, on était plongé en plein polar, et du bon : « une amie entrait […] et action­nait l’in­ter­rup­teur, c’é­tait exacte­ment comme si on m’avait gril­lé la rétine avec une lampe à soud­er. » Ses heu­reuses lec­tures et son machi­avélisme per­me­t­tent à Del­lisse de ficel­er habi­lement un Ciné­ma total où il s’avère dan­gereux de ressem­bler à Mar­cel Cer­dan ; où Béa­trice Her­zog, native de Charleroi, vampe un boxeur pro­metteur ; où une Facel-Véga (comme celle d’Al­bert Camus) s’écrase con­tre un pla­tane ; où s’élève, pour la bonne bouche, un hymne nos­tal­gique à la gloire de la gelée de gro­seilles de nos tartines en­fantines.

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 108 (1999)