Patrick Delperdange, Chants des gorges

L’enfant-mystère

Patrick DELPERDANGEChants des gorges, Sabine Wespieser, 2005

Avec Chants des gorges, Patrick Delper­dan­ge nous place en tête-à-tête avec un enfant per­du, un enfant sans repères qui affronte la vie comme il peut. Un enfant cru­el, un en­fant mal­heureux, un enfant fasci­nant. Un crim­inel ou un mar­tyre, ou les deux, nul ne le sait avec cer­ti­tude.

Pre­mier chant, celui de l’en­fant. Un mono­logue sans équiv­oque qui laisse entrevoir la dure exis­tence qu’il con­naît, lui qui a poussé comme ça, comme une mau­vaise herbe. C’est le fils de Marie, qui se couche là pour le bon­heur des hommes. Marie qui se dit qu’elle aurait dû faire pass­er celui-ci aus­si, comme les autres. L’en­fant voudrait tuer l’homme qui se couche aux côtés de sa mère lorsqu’il ren­tre ivre du vil­lage. L’hom­me ne le sup­porte pas, « refuse de l’en­graisser comme un cochon » et lui in­time l’or­dre de trou­ver du tra­vail. L’en­fant sans édu­ca­tion, sans force, que les autres injuri­ent ou agressent dès qu’il se mon­tre au vil­lage, est for­cé de par­tir. La police le pour­chas­se, il fuit tou­jours plus loin, à tra­vers bois et champs, le ven­tre noué par la faim. Lui qui a peur des saletés que font les gens, comme celles que font les besti­oles sous les pier­res. Lui que pétri­fie toute ren­contre, il est obligé d’of­frir ses ser­vices sur un chantier pour essay­er de calmer la boule qui tiraille son estom­ac, pour gag­n­er une tar­tine et un verre d’eau.

Chant deux­ième : c’est celui de Jean, le con­tremaître du chantier. Le gosse vu de l’ex­térieur, ses atti­tudes, ses raisonne­ments bruts et son manque de compré­hension d’autrui. Le gosse avec ses énigmes, ses idées fix­es, ses frayeurs ingérables. Jean ne sup­port­era pas de per­dre ce petit si étrange et si pur ; et pour­tant, quelque part, la fuite du gosse est logique. Il le com­prend lorsqu’un polici­er arrive pour l’ar­rêter.

Troisième voix : celle de Sybille. Elle accom­pa­gne Steve, qui est en train de mon­ter un mau­vais coup avec Morales, un mal­frat sans pitié. Elle aus­si craque à la vue du gamin dépe­nail­lé qui mendie à boire, qui dit avoir le cœur noir et qui la trou­ve blanche, lisse, belle comme dans un rêve. À son con­tact, Sybille a le sen­ti­ment de rede­venir vivante. Mais le rêve ne dure pas : Morales accuse l’en­fant de l’avoir volé, s’en­suit une course-pour­suite qui laisse Sybille sur le car­reau. L’en­fant a réus­si encore une fois à échap­per au des­tin funeste.

Le chant suiv­ant est celui d’un gitan, un vieil­lard, chef de clan, qui lui aus­si ac­cueille le fugi­tif. Les mêmes circons­tances se repro­duisent ; nous voyons à tra­vers son réc­it com­bi­en l’en­fant est frag­ile et pur même si un irré­press­ible instinct de survie l’en­traîne à com­mettre des actes répréhen­si­bles.

Le chant suiv­ant, celui d’Elis­a­beth est, lui aus­si, dés­espéré. Celui de Dan­ny, en­suite, lui ren­voie le même dés­espoir en miroir. C’est dans son his­toire que l’on décou­vre com­bi­en le petit peut être af­folé par les activ­ités sex­uelles des adultes qui le ren­dent cru­el et meur­tri­er.

Dernier chant : l’ul­time fuite en avant d’un petit être sauvage et sans lim­ites. Il se sent fort à présent, assez fort pour tuer l’homme qui dort à côté de sa mère. Il va retourn­er exé­cuter son pro­jet de départ, se débar­rass­er de lui… La boucle est bouclée, le drame défini­tif.

On est entré en phase avec l’en­fant en décryptant des sen­ti­ments frustes dans le pre­mier chant. On a mieux com­pris l’at­trac­tion qu’il exerce à tra­vers les réc­its des per­son­nes qui l’ont ren­con­tré. Et la fas­ci­na­tion qui entraîne ces per­son­nages au bord du gouf­fre. On vibre avec eux, on regarde autrement l’id­iot du vil­lage, les enfants mal élevés, les enfants sauvages. On a la gorge ser­rée. On doit ten­dre l’or­eille pour en­tendre ces chants secrets qui vous nouent la gorge. Nous aus­si, on est fas­cinés. C’est un très beau livre.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°137 (2005)