Se chausser d’images : Dominique Rolin et ses cartes postales

Dominique Rolin

Dominique Rolin

Pour Anne Reverseau

Dominique Rolin chaus­sait-elle du 38 ? C’est ce que laisse sup­pos­er la boîte à chaus­sures con­servée dans la recon­sti­tu­tion de son bureau aux Archives & Musée de la Lit­téra­ture… Évidem­ment, la valeur d’archive de cette boîte à chaus­sures (CabR 107) dépasse de loin la sim­ple indi­ca­tion des men­su­ra­tions podales de l’écrivain, dans la mesure où elle abrite des objets dont les dimen­sions sont tout aus­si adéquates pour y tenir, en l’occurrence une col­lec­tion de cartes postales qui, pour la plu­part, ont été adressées à Rolin.

L’auteur de L’enragé avait donc déjà posé un geste archivis­tique en rassem­blant cet ensem­ble qui relève à la fois de la cor­re­spon­dance et de la col­lec­tion. Ce dou­ble statut découle non seule­ment de la fonc­tion que beau­coup assig­nent à ce con­tenant qu’est la boîte à chaus­sures – préserv­er des sou­venirs de l’outrage du temps – mais aus­si à la spé­ci­ficité de l’objet carte postale, qui se com­pose à la fois d’une image et d’un texte (ou d’une pos­si­bil­ité de texte). Fétichisime de l’image, fenêtre ouverte sur un ailleurs qu’ont envie de partager des êtres chers, sen­ti­men­tal­isme envers une pen­sée ami­cale à soi adressée, etc. : les raisons de col­lec­tion­ner des cartes postales sont aus­si sub­jec­tives que nom­breuses et com­bin­ables. L’écrivain ne fait pas excep­tion à cet égard, au fil de ce 19e siè­cle où le com­merce des vues postales n’avait pas encore lais­sé la place à la dématéri­al­i­sa­tion des sup­ports icono­graphiques.

Pourquoi un écrivain garde-t-il une série de cartes postales, à plus forte rai­son séparé­ment du reste de sa cor­re­spon­dance lit­téraire ? Cela ne con­firmerait-il que le fétichisme des archivistes, qui ten­dent à tout con­serv­er, idéale­ment avec l’exacte dis­po­si­tion dans laque­lle le fonds est arrivé ? Assuré­ment, un lot de cartes postales atteste du fétiche de l’écrivain, quand bien même il ne s’agirait que de cartes de vœux par­mi les plus banales, signées par de vagues con­nais­sances, des amis intimes, des mem­bres de la famille. Dès lors, la boîte à chaus­sures présente dans le « Cab­i­net Rolin » ne force-t-elle pas juste­ment à inter­roger la total­ité de son con­tenu – le sup­port carte postale, les images qu’elles présen­tent d’un côté au même titre que le texte qui en recou­vre l’envers – et à s’arrêter sur ce qui dis­tingue les cartes de la boîte à chaus­sures du reste de la cor­re­spon­dance qui lui a été adressée ? Si la ques­tion est, ultime­ment, appelée à demeur­er sans réponse, l’on peut toute­fois trac­er quelques pistes de réflex­ion rel­a­tives à l’utilité de ces doc­u­ments dans la com­préhen­sion de l’œuvre et de son con­texte de pro­duc­tion.

À plonger dans ce réser­voir de cartes postales, pour la plu­part datées des années 1994 à 1998, se des­sine le pro­fil d’une Dominique Rolin que l’on savait soucieuse de pic­tural­ité mais que l’on décou­vre dia­loguer par le biais même des images. Car plus que le védutisme urbain, rur­al ou bal­néaire des sou­venirs de voy­age, c’est bien la repro­duc­tion d’œuvres d’art qui domine le lot rassem­blé dans la boîte à chaus­sures. Depuis son pre­mier roman, Les marais (1942), l’auteur n’a jamais démen­ti son intérêt pour l’univers de la pein­ture. Le trip­tyque pic­tur­al que con­stituent Les éclairs (1971), Dulle Gri­et (1977) et L’enragé (1978) tourne autour des œuvres de Canalet­to, pour le pre­mier, et de Brueghel, pour les deux autres. Rolin en con­vient sans mal : « Je suis une visuelle, et le monde de la pein­ture a été cap­i­tal pour moi. Toute la pein­ture, absol­u­ment toute. »[1] Ain­si, le con­tenu de la boîte à chaus­sures ne peut se réduire à un ensem­ble d’archives ; il sem­ble plutôt qu’il con­stitue égale­ment un vivi­er dynamique d’images sus­cep­ti­bles d’être emportées dans le mou­ve­ment de la créa­tion. En défini­tive, les cartes postales, dans les fonds d’archives, s’avèrent être « des réper­toires sou­vent anonymes et ver­nac­u­laires, ce qui facilite l’appropriation »[2].

Rien qu’à lire la teneur des envois de ses cor­re­spon­dants, il appa­raît que le texte de la carte ne sert par­fois que d’excuse aisée pour trans­met­tre à l’autre une image. En par­ti­c­uli­er, les cartes postales para­phées « Jo » – sig­na­ture de la cri­tique lit­téraire du Monde, Josyane Sav­i­gneau – débor­dent leur fonc­tion épis­to­laire, dans la mesure où l’image devient sou­vent le prin­ci­pal enjeu du dia­logue entre Rolin et Sav­i­gneau, dont elles sont les répliques. À de nom­breuses repris­es, le texte n’a d’autre fonc­tion que de présen­ter ou d’expliquer l’image (des oiseaux, des vues paysagères ou urbaines – notam­ment de Venise, refuge réputé du cou­ple Rolin-Sollers – et, sou­vent, des œuvres d’art) repro­duite au ver­so, voire d’en jus­ti­fi­er l’élection au regard de l’affinité qui unit les deux femmes.

Leur échange de vues fait mon­tre d’une con­nivence entre Rolin et Sav­i­gneau, qui utilisent les images comme des inci­tants, des sources d’inspiration et d’exhortation dans leurs activ­ités lit­téraires respec­tives. Lorsque le texte dépasse sa voca­tion com­men­ta­tive, il prend la forme d’un encour­age­ment à un tra­vail fructueux ou d’un témoignage exp­ri­mant le degré d’intrication de l’image reçue au sein du proces­sus créa­teur en cours.

Si cela s’avère incon­testable­ment vrai pour « Jo », dont on peut lire les mes­sages, l’hypothèse d’une réciproc­ité du côté de Dominique Rolin sem­ble tout aus­si probante, et par­tielle­ment véri­fi­able. En effet, la plu­part des cartes postales réu­nies dans la boîte datent de la com­po­si­tion du roman L’accoudoir (paru en 1996) et en retra­cent cer­taines étapes fon­da­men­tales : quelques cartes encour­a­gent la Belge nat­u­ral­isée française dans la rédac­tion de ce roman en par­ti­c­uli­er et l’une d’entre elles, datée d’octobre 1995, informe Rolin de ce que son auteur a aperçu les épreuves du texte chez Gal­li­mard. L’accoudoir s’inscrit dans le dernier tiers de la car­rière lit­téraire de Rolin, mar­quée « par une écri­t­ure saisie au plus près de sa ges­ta­tion »[3], c’est-à-dire qu’elle man­i­feste une con­science aiguë du procès de la créa­tion lit­téraire et de ses aléas (inter­rup­tions, balades, doutes, remis­es en ques­tion, etc.), qui fait l’objet d’une mise en scène savam­ment orchestrée, à laque­lle pour­rait répon­dre un désir accru de con­serv­er les sources de l’inspiration… dans une boîte à chaus­sures, par exem­ple. À la mise en abyme méta­nar­ra­tive cor­re­spondrait ain­si une forme de pul­sion archivis­tique.

Le roman de 1996 explore cet accoudoir, réel ou fig­uré, sur lequel le per­son­nage de « Domi » se repose pour observ­er, tour à tour, la rue, les fenêtres, les toits et le ciel (per­spec­tives qui for­ment les qua­tre par­ties du livre) et en tir­er l’inspiration pour écrire le texte qui se donne à lire. Ce qui inter­pelle toute­fois le lecteur aver­ti, c’est la façon qu’elle a de décrire, voire de dépein­dre, les vues qui imprèg­nent son regard et les ves­tiges du passé qui lui revi­en­nent en mémoire. Par exem­ple, les morts dont elle se sou­vient lui appa­rais­sent « baignés d’une lumière à la Mon­et où les aurores et les cré­pus­cules con­fondent leurs iri­sa­tions » (p. 39[4]). Le recours à la pein­ture per­met à la nar­ra­trice d’apposer des mots à ce que sa langue ne saurait exprimer. Il per­met ain­si au passé de resur­gir et donne couleurs et formes à la per­cep­tion qu’elle en a au présent, de la même manière que Mar­got l’enragée, la Dulle Gri­et de Brueghel (égale­ment con­vo­quée dans L’Accoudoir), allé­gorise dans le roman de 1977 le par­cours de l’écrivain à tra­vers son drame famil­ial. « La vie n’est d’ailleurs qu’une sorte de réan­i­ma­tion de ce qu’on a vécu, les images vien­nent en foule et il y a une per­ma­nence du passé le plus loin­tain avec le présent le plus actuel. »[5] Autre man­i­fes­ta­tion du phénomène : la nar­ra­trice recourt à l’imagerie picas­si­enne pour don­ner corps à une fig­ure de sa jeunesse, dont les traits se con­fondent au moment de l’écriture avec la « femme hys­térisée de Guer­ni­ca » (p. 35). À com­par­er ces quelques motifs pic­turaux aux infor­ma­tions livrées par la boîte à chaus­sures, il s’avère que les vues, prin­ci­pale­ment celles qui résul­tent des échanges avec Josyane Sav­i­gneau, tis­sent l’arrière-fond du roman, sur lequel sont venues se gref­fer les obser­va­tions quo­ti­di­ennes de l’auteur, aux pris­es avec l’actualité de l’écriture. Par­mi les cartes, revi­en­nent à plusieurs repris­es des repro­duc­tions, par­fois frag­men­taires, de tableaux de Manet, de Picas­so, de Cézanne ; d’autres cartes révè­lent égale­ment la présence de Mon­et, dont les tableaux étaient repro­duits sur plusieurs cartes aux­quelles « Jo » a répon­du, soulig­nant la façon dont ces repro­duc­tions ont accom­pa­g­né l’auteur des Éclairs au cours des cam­pagnes de rédac­tion du roman de 1996.

Plus large­ment, l’étude des archives con­servées dans la boîte à chaus­sures de Dominique Rolin dépasse la dimen­sion anec­do­tique en jetant une lumière sin­gulière et inédite sur la fab­rique du texte et les impul­sions qui en guident l’écriture. L’écrivain évoque à ce titre, en con­clu­sion du roman, le désir qui la porte, qu’elle cul­tive et qui l’habite ; elle le décrit comme un « état », « un orne­ment qui [la] pare depuis tou­jours » (p. 135) ou encore comme « une prise en charge inven­tive et sou­ple » (p. 134) l’autorisant à grandir et pro­gress­er dans la créa­tion. Nulle sur­prise alors de retrou­ver dans les sources d’inspiration qui com­posent ce désir, la liste des pein­tres dont les œuvres ont con­sti­tué autant de jalons essen­tiels au chem­ine­ment que fut la com­po­si­tion de L’accoudoir : « Manet, Cézanne, Mon­et, Picas­so » (p. 135).

Plus de 380 doc­u­ments icono­graphiques ont été dénom­brés dans cette boîte à chaus­sures, décu­plant lit­térale­ment – en quelque sorte – la taille du pied de l’écrivain. Plus fan­tas­tiques que les fab­uleuses bottes de sept lieues, les cartes postales déga­gent d’innombrables per­spec­tives en point de fuite qui per­me­t­tent de mieux saisir l’œuvre de Dominique Rolin. Con­fin­er scrupuleuse­ment toutes ces fenêtres vers le dehors au sein d’une anodine boîte à chaus­sures – de taille 38 –, n’est-ce pas le geste impa­ra­ble qui per­met d’accueillir l’infini chez soi ?

Christophe Meurée et Maxime Thiry


[1] Dominique ROLIN, Plaisirs. Mes­sages secrets. Entre­tiens avec Patri­cia Boy­er de la Tour, Paris, Gal­li­mard, 2019, p. 131.
[2] Anne REVERSEAU, « Lyrisme de la carte postale : effets d’adresse et dif­fu­sion de masse », dans Épis­to­laires, n°44, 2018, p. 147.
[3] Frans DE HAES, Les pas de la voyageuse. Dominique Rolin, Brux­elles, Labor-AML Édi­tions, coll. « Archives du futur », 2006, p. 230. Nous remer­cions Frans De Haes pour le partage ent­hou­si­aste de sa con­nais­sance de l’œuvre et de la vie de l’écrivain.
[4] Les numéros de page entre par­en­thès­es ren­voient à Dominique ROLIN, L’accoudoir, Paris, Gal­li­mard, 1996.
[5] Dominique ROLIN, Plaisirs, op. cit., p. 132.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°206 (2021) — série “Les Instan­ta­nés des AML”

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