Christian Dotremont, Cobraland

Rendre à Cobra celui qui l’a créé

Chris­t­ian DOTREMONTCobra­land, Avant-pro­pos de Joseph Noiret, La pierre d’Alun, coll. “La petite pierre”, 1998 

dotremont cobralandMal­gré sa courte exis­tence, entre 1948 et 1951, le mou­ve­ment Cobra a fait l’ob­jet de pub­li­ca­tions suff­isam­ment nom­breuses pour faire regret­ter qu’il ne se soit pas pro­longé en tant que tel. Pub­lié à l’ini­tia­tive de Joseph Noiret, Cobra­land rassem­ble des textes de Chris­t­ian Dotremont, la tête pen­sante du mou­ve­ment autant que son épine dor­sale et sa cheville ouvrière au vu de l’ac­tiv­ité et de l’ag­i­ta­tion sans bornes qu’il y a déployées. Ce faisant, Noiret répond aus­si au souhait de Dotremont qui l’avait man­daté pour écrire l’his­toire de Cobra, entre « gros plans » et « sou­venirs déter­mi­nants », car ce fut l’af­faire de sa vie.

Cet ensem­ble de textes rap­pelle à qui voudrait l’en­ten­dre — ou l’ou­bli­er — quels furent les six fon­da­teurs de Cobra : le Danois Asger Jorn, les Belges Dotremont et Noiret, et les Hol­landais Appel, Con­stant et Corneille. Cobra­land (mot forgé par Dotremont) sig­ni­fie que Cobra était un pays mul­ti­ple, que son état d’e­sprit dépas­sait les sen­si­bil­ités nationales et, par voie de con­séquence, le nation­al­isme tou­jours si prompt à pro­mou­voir les artistes pourvu qu’ils acceptent d’en être les ambas­sadeurs com­mis d’of­fice. Mais pour avoir défi­ni Cobra comme étant l’acronyme de Copen­h­ague, Brux­elles et Ams­ter­dam, Dotremont pro­pose une autre inter­pré­ta­tion tout aus­si val­able à par­tir des mots cohue, brut et ani­mal. Cobra a aus­si don­né plus d’un néol­o­gisme, comme « cobraïde ». Il n’est pas for­tu­it que Dotremont le rap­proche de la thébaïde, ce lieu de soli­tude sauvage qui cor­re­spond exacte­ment à son goût pour le désert à force d’en avoir effec­tué la tra­ver­sée. Ce recueil de let­tres, de poèmes et de logo-grammes (à peu près tous ceux où fig­ure le nom de Cobra), est conçu en deux par­ties. D’abord ce qui s’est écrit dans le feu de l’ac­tion, ensuite l’après-coup, de 1962 à 1979. Il fal­lait en effet que Dotremont mît les points sur les « i » en rétab­lis­sant l’or­dre exact selon lequel il avait orchestré le désor­dre, comme pour sig­ni­fi­er que la lib­erté la plus effrénée ne pou­vait s’ac­co­mod­er des à‑peu-près et de la fal­si­fi­ca­tion au regard des faits tels qu’ils se sont passés. « Qui a fait quoi » est en effet un des leit­mo­tive de Cobra­land. Cela nous vaut quelques moments choi­sis comme la cor­rec­tion admin­istrée en 1968 à une cri­tique d’art de La Libre Bel­gique et les remon­trances des­tinées aux respon­s­ables d’une expo­si­tion Cobra à Rot­ter­dam en 1969. Dotremont s’est mon­tré intraitable quant au déroule­ment his­torique des choses, de même qu’il n’a pas fait mys­tère de la nais­sance de ses logogrammes entre­vus par acci­dent, au hasard d’un feuil­let où, décou­vrant son écri­t­ure à l’en­vers et à la ver­ti­cale, il eut l’im­pres­sion d’avoir écrit en car­ac­tères chi­nois. Quant au secret de fab­ri­ca­tion de la pein­ture Cobra, il réside en ce qu’elle était « délibérée et naïve » au même moment où Jean Dubuf­fet jetait les bases de l’art brut.

Le pro­jet expéri­men­tal de Cobra a mené Dotremont à se bagar­rer con­tre les fig­ures artis­tiques imposées. C’est pourquoi il s’est aus­si bien détourné des mod­èles exis­tants que des points de chute oblig­és pour qui brigue la recon­nais­sance et le suc­cès per­son­nel. En quelques lignes, il règle leur compte au « vieux sur­réal­isme », à l’ab­strac­tion et au réal­isme-social­iste. Mais il entrevoit aus­si les impass­es ultérieures de l’art con­ceptuel. La vie parisi­enne était l’autre bête noire de Dotremont. Elle le révul­sait par son agi­ta­tion super­fi­cielle, à l’im­age des choré­gra­phies de Roland Petit et Mar­ius Peti­pa. Or, Cobra était né à Paris et se pub­li­ait en français ; Dotremont s’en est habile­ment jus­ti­fié en écrivant que « le français est le pre­mier inter­na­tion­al­isme de Cobra ». Cobra­landse ne se laisse pour­tant pas enfer­mer dans les fron­tières d’une théorie, chose qui pour Dotremont rel­e­vait du repos intel­lectuel. Il lui préférait la pas­sion de la réal­ité la plus grosse et grossière et a abouti à des prodi­ges de raf­fine­ment. Serait-ce le trahir que d’être d’ac­cord, de plain-pied avec lui, alors qu’il préférait le désac­cord, ce fer­ment qui a fait que Cobra évolu­ait plutôt dressé que ram­pant?

Philippe Dewolf


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°103 (1998)