Joseph Duhamel, Paul Emond, vrai comme la fiction

Comment lire Paul Emond?

Joseph DUHAMELPaul Emond, vrai comme la fic­tion, Luce Wilquin, 2008

duhamel paul emondLe plaisir de la lec­ture, Joseph Duhamel l’a éprou­vé en lisant et relisant Paul Émond. À l’év­i­dence, il l’éprou­ve encore en nous l’ex­posant et il nous le fait partager. Dès l’abord, parce que son ent­hou­si­asme est com­mu­ni­catif, mais surtout parce qu’il a cher­ché et analysé les raisons de son plaisir, qu’il trans­met ensuite sous la forme d’un argu­men­taire solide. Rien n’échappe à son atten­tion, à son juge­ment. Les oeu­vres sont passées en revue et font l’ob­jet d’un exa­m­en cri­tique, tant interne que dans leurs rela­tions avec l’ensem­ble et leur organ­i­sa­tion selon une ligne direc­trice.

C’est ain­si qu’il dégage dès l’en­trée de son essai comme un fil rouge, les réseaux de cohérence qui sous-ten­dent une oeu­vre déjà con­sid­érable et diver­si­fiée. Il met en évi­dence les con­stantes de pen­sée et de dis­cours lors de la suc­ces­sion des péri­odes dans la car­rière de l’écrivain où un genre – le roman – peut laiss­er la place à un autre – le théâtre – et puis reparaître, sans que s’in­ter­rompent vrai­ment la dom­i­nante d’une thé­ma­tique et la préoc­cu­pa­tion d’une écri­t­ure. La mise en rap­port des oppo­si­tions elles-mêmes, entre comique et grav­ité des pro­pos, entre lyrisme et ironie dans le ton, souligne tout autant une con­ti­nu­ité intime dans la pro­duc­tion. En con­séquence, une struc­ture binaire per­met d’équili­br­er l’ex­posé cri­tique, faisant écho au courant dou­ble qui tra­verse l’oeu­vre d’E­mond, au point d’estom­per volon­taire­ment, après les avoir mon­trées, les dif­férences entre le réel et la fic­tion, entre le vrai et le faux, jusqu’à frag­ilis­er les écarts, pour le plus grand béné­fice de la dynamique du texte et sa poly­sémie. C’est dans son intro­duc­tion dense et déjà didac­tique que Joseph Duhamel tient à prévenir toute lec­ture, qu’elle soit ou non décou­verte, qui s’ac­com­pli­ra lors de l’ex­a­m­en chronologique des oeu­vres, non seule­ment les romans et le théâtre, mais aus­si les essais, mais aus­si le sur­vol des tra­duc­tions et adap­ta­tions. À quoi cor­re­spond une con­clu­sion détail­lée où les don­nées sont rassem­blées et organ­isées, tou­jours avec ce souci de cohérence, en vue de dégager les struc­tures défini­tives d’une total­ité que le sous-titre de l’es­sai – vrai comme la fic­tion – résume par­faite­ment. L’o­rig­ine de cette for­mule est attribuée à Emmanuel Lev­inas. Il n’empêche qu’elle trou­ve aus­si son fonde­ment chez Paul Emond lui-même et s’ex­plique à par­tir de son expéri­ence de chercheur et de théoricien de la lit­téra­ture, ce qu’il fut avant d’abor­der la créa­tion artis­tique pro­pre­ment dite. Car c’est une autre con­stante chez lui, fon­da­men­tale, celle-là, la con­cep­tion de la lit­téra­ture, d’abord perçue et mise au jour lors de la lec­ture, puis illus­trée et renou­velée par l’écri­t­ure, selon ses options per­son­nelles. C’est en démon­tant les rus­es de l’il­lu­sion réal­iste dans son essai La mort dans le miroir (1974), tiré de sa thèse de doc­tor­at, qu’E­mond a pu point­er «le car­ac­tère men­songer de toute fic­tion romanesque qui pré­tend racon­ter une his­toire vraie, qui pré­tend cacher son car­ac­tère fic­tif» et qu’il en a iden­ti­fié les codes de fonc­tion­nement. Après quoi il n’a plus cessé d’en jouer pour son pro­pre compte en exploitant dans ses oeu­vres de fic­tion tous les pos­si­bles de la fab­ri­ca­tion du réel, sinon leur réal­ité. Il y revien­dra, à pro­pos de l’in­ter­tex­tu­al­ité et de l’in­ci­dence des références cul­turelles et lit­téraires, dans son auto­analyse Une forme de bon­heur (1998).

Le cahi­er de pho­tos inclus dans la mono­gra­phie de Joseph Duhamel fait la part belle au théâtre : à sa scéno­gra­phie, ses comé­di­ens, ses décors. Sans oubli­er l’il­lus­tra­tion, les affich­es, les col­lages enfin de Maja Polack­o­va, autre façon d’as­soci­er dans un effort col­lec­tif de créa­tion le jeu et les vari­a­tions sur l’écri­t­ure et de répéter le pro­pos lim­i­naire adressé au lecteur : «Com­ment lire Paul Emond?»

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)