Nos écrivains et la Grande Guerre

Por­trait de Louis Boumal, sur une carte postale datée d’août 1915 © A.M.L.

Le siè­cle écoulé depuis la sig­na­ture de l’armistice de novem­bre 1918 offre aujourd’hui une nou­velle occa­sion – la dernière, sans doute, pour les généra­tions présentes – de revenir sur la Guerre de 14–18 et sur les change­ments par­a­dig­ma­tiques qu’elle a induits pour le « court XXe siè­cle ».

Qu’ils se soient trou­vés au front, en Bel­gique occupée ou en exil, nos écrivains dévoilent et racon­tent leur guerre à tra­vers des jour­naux intimes, de la cor­re­spon­dance, des car­nets de cam­pagne ou de notes, des brouil­lons, des dessins ou encore des pho­togra­phies. Toute une var­iété de doc­u­ments que les Archives & Musée de la Lit­téra­ture con­ser­vent et s’efforcent de faire con­naitre.

Depuis juil­let 2014 et pen­dant 52 mois, un site inter­net (http://1418.aml-cfwb.be/) a révélé des doc­u­ments sou­vent inédits. Pas moins de 176 chroniques ont été ain­si pub­liées, mêlant archives et mis­es en con­texte. Car le pro­jet con­tient une indé­ni­able dimen­sion didac­tique : il ne s’agit pas de livr­er des doc­u­ments bruts – ce qui relève d’une autre démarche – mais de les situer dans l’amont, le présent et l’aval des événe­ments qui les ont motivés.

Très vite a sur­gi l’idée d’éditer un ouvrage à par­tir de ces fenêtres ouvertes sur inter­net. La guerre de nos écrivains. Une chronique lit­téraire de 14–18, qui vient d’être pub­lié, saisit l’essence des divers­es expéri­ences de la guerre, racon­tées par nos auteurs. « Le résul­tat est fasci­nant. […] ce livre donne à enten­dre toute la com­plex­ité de cette immense cat­a­stro­phe qui broya la vie de mil­lions d’êtres humains et vit dis­paraître le monde d’antan », écrit Lau­rence van Yper­se­le dans sa pré­face. On peut y lire par exem­ple des extraits des témoignages lais­sés par Edmond Picard et Georges Eekhoud, restés tous deux à Brux­elles, dans leurs jour­naux respec­tifs, ou bien y décou­vrir l’engagement de deux autres aînés, Émile Ver­haeren et Mau­rice Maeter­linck, qui met­tent leur plume et leur voix au ser­vice de la patrie.

Enveloppe d’une let­tre envoyée par Albert Mock­el à Fer­nand Sev­erin, qui est en exil en Grande-Bre­tagne, datée de juil­let 1918. © A.M.L.

Ceux qui doivent se résoudre à l’exil ont sou­vent lais­sé une vaste cor­re­spon­dance : il faut ras­sur­er les proches et s’inquiéter de leur sort. Instal­lée avec sa famille en Zélande, Marie Gev­ers fait par­tie de ces réfugiés. Elle se con­fie à ses Cahiers d’exil, tout en par­tic­i­pant à la vie de la colonie belge sur place. Jules Delacre, Fer­nand Sev­erin, Hen­ri Davi­gnon, Jean de Boschère, par­mi d’autres, optent quant à eux pour l’Angleterre. Là encore, jour­naux, let­tres et doc­u­ments divers témoignent de leur vécu.

Sur le front, quelques jeunes fig­ures émer­gent. Robert Vivi­er, Louis Boumal, Mar­cel Paquot, Mau­rice Gauchez, Mar­cel Thiry, Pros­per-Hen­ri Devos, etc. sont autant de noms qui réson­nent encore aujourd’hui pour le sac­ri­fice qu’ils ont offert à leur pays. Cer­tains revien­dront du champ de bataille, d’autres y trou­veront la mort mais tous nour­riront leur écri­t­ure, qu’il s’agisse de prose ou de poésie, de l’expérience extrême à laque­lle ils se retrou­vent con­fron­tés.

Il s’avère dif­fi­cile de sélec­tion­ner l’un ou l’autre extrait que l’on voudrait représen­tatif, tant les con­tri­bu­tions diver­gent, tout en nous ramenant invari­able­ment à une même réal­ité déter­mi­nante. En voici deux qui évo­quent des sit­u­a­tions divers­es dans le temps, l’espace et le vécu.

Il y a d’abord cette obser­va­tion de Georges Eekhoud qui, la guerre durant, tient un jour­nal où il con­signe son témoignage et son ressen­ti. Elle date du 20 août 1914, alors que les troupes alle­man­des entrent dans Brux­elles. L’auteur d’Escal-Vig­or a soix­ante ans. « C’est fini de man­i­fester patri­o­tique­ment. Les rues, du moins dans les faubourgs, se dépavoisent. On ren­gaine les dra­peaux et l’on serre les cocardes et les bou­ton­nières tri­col­ores ! Et main­tenant, igno­rant tout de ce qui se passe aux armées, privés de jour­naux et de cour­ri­ers, séparés du reste du monde et du pays, nous allons entr­er dans un nou­veau cauchemar, prédit l’autre jour par Destrée : le cauchemar de l’occupation, de l’angoisse. »

Sit­u­a­tion bien dif­férente que celle de Pierre Daye. Avant d’embrasser dans l’après-guerre les choix poli­tiques que l’on sait, l’homme, alors âgé de vingt-qua­tre ans, s’engage en 1916 dans la cam­pagne que l’armée belge menait con­tre l’armée alle­mande en Afrique de l’Est. De cette con­fronta­tion avec l’inconnu, dont il con­fie le réc­it à son jour­nal de cam­pagne, il tir­era Avec les vain­queurs de Tab­o­ra. Le titre de ce livre pub­lié en 1918 rap­pelle l’entrée tri­om­phale des troupes belges, menées par le général Tombeur, dans la ville située dans l’actuelle Tan­zanie. Daye y évoque par exem­ple la ques­tion des por­teurs : « Nous étions for­cés d’employer des mil­liers et des mil­liers d’indigènes. Poids énorme pour des hommes qui doivent en effectuer le trans­port par de mau­vais sen­tiers ou à tra­vers de marais, à la force de leurs mus­cles. […] C’est à la tête de ces hommes que nous avons éprou­vé des joies pro­fondes ; c’est grâce à eux, à leur endurance et à leur fidél­ité, que nous avons pu men­er à bien notre tâche immense. »

Par­mi ceux que l’on a dénom­més les « écrivains-sol­dats », un nom émerge dans l’actualité des AML, celui de Louis Boumal. Il y a cent ans, ce jeune pro­fesseur de français de l’athénée de Bouil­lon, diplômé de l’Université de Liège, décé­dait de la grippe espag­nole près de Bruges, après avoir com­bat­tu dans les tranchées de l’Yser. Jamais il ne con­naitra la fille que son épouse attendait lors de sa mobil­i­sa­tion en juil­let 1914. Dès son incor­po­ra­tion, il tient ce qu’il appelle ses « Car­nets de cam­pagne », soit 8 cahiers man­u­scrits rédigés entre août 1914 et mai 1916 puis, après une inter­rup­tion de près de deux ans, pen­dant tout le mois d’octobre 1918.

L’écrivain y note son quo­ti­di­en, ses sen­ti­ments et ses réflex­ions sur une guerre dont les effets psy­chologiques se révè­lent rapi­de­ment dévas­ta­teurs. Pour­tant Boumal résiste et canalise son dés­espoir dans l’écriture de ce jour­nal qui se trans­forme non seule­ment en un refuge pour com­bat­tre le décourage­ment mais égale­ment en un lab­o­ra­toire d’écriture et un véri­ta­ble pro­jet d’édition. Des poèmes y joux­tent des essais poli­tiques et philosophiques et, par­al­lèle­ment, des réc­its fic­tion­nels et des ébauch­es de roman y sur­gis­sent. De cer­tains épisodes nar­rés dans son jour­nal, il tire des arti­cles qu’il pub­lie dans la presse ; il envis­age même de pub­li­er un vol­ume à par­tir de ses car­nets. En 2016, un pro­jet piloté par les AML et l’Université de Liège débouche sur la mise en ligne de l’intégralité des Car­nets de cam­pagne de Louis Boumal. Un sous-site créé à cet effet per­met de les lire et de nav­iguer à tra­vers les pages man­u­scrites orig­i­nales et leur retran­scrip­tion.

Récem­ment, un vol­ume rassem­blant l’ensemble des textes de guerre de Boumal (hormis les Car­nets) a été pub­lié dans la col­lec­tion « Archives du Futur ». Ces Écrits de guerre (1914–1918) provi­en­nent pour l’essentiel des archives lit­téraires et per­son­nelles – cor­re­spon­dance, dossiers mil­i­taires, pho­togra­phies – déposées aux Archives & Musée de la Lit­téra­ture.

Poèmes, arti­cles, con­tes, réc­its, ébauch­es de romans et une pièce de théâtre reflè­tent une intense activ­ité d’écriture, que l’auteur fait cohab­iter avec ses oblig­a­tions mil­i­taires. De cette asso­ci­a­tion par­ti­c­ulière entre la créa­tion et le quo­ti­di­en de la guerre nais­sent des textes var­iés dans leur forme et leur con­tenu, desquels émerge un imag­i­naire nou­veau. Si dans la poésie, la réal­ité de la guerre se trou­ve sou­vent oblitérée voire niée, ce n’est que pour mieux resur­gir dans ses réc­its en prose ou dans les arti­cles de réflex­ion sur la philoso­phie, l’identité wal­lonne ou la lit­téra­ture.

Pen­dant la guerre, Boumal amorce plusieurs romans au sein desquels il se pro­jette dans des alter egos imag­i­naires et où la mort appa­raît comme un élé­ment essen­tiel. Tan­tôt il se voit mort au com­bat ou s’imagine en auteur-nar­ra­teur dia­loguant avec son dou­ble lit­téraire, qui est sol­dat ou offici­er. Tan­tôt aus­si il envis­age son retour au foy­er, comme dans la pièce Quand ils auront passé de l’ombre à la lumière. L’auteur par­le de ses inten­tions à son ami Georges Lock­em dans l’abondante cor­re­spon­dance que les deux hommes s’échangent. Le 13 mars 1918, il lui explique :

« Je ne sais pas si dans ma dernière let­tre je t’ai par­lé d’une pièce de théâtre que je venais d’achever ? Je l’intitule : “Lorsqu’ils auront passé de l’ombre à la lumière”. Ce n’est pas pré­cisé­ment la crise de Polyeucte. Mon Dieu, cela me paraît si loin des pau­vres gens que nous sommes et si lit­téraire, mais j’ai voulu quelque chose de dra­ma­tique, quelque chose ramassé sur terre, par­mi les hommes… »

L’intrigue est assez sim­ple : Philippe revient de la guerre et retrou­ve Thérèse mais les jeunes époux ont du mal à reformer un cou­ple har­monieux après les épreuves qu’ils ont tra­ver­sées séparé­ment. Boumal insiste sur le change­ment vécu par son per­son­nage, qui com­plique les retrou­vailles : « Dans une scène où Thérèse essaie de ramen­er à elle son mari, je fais appa­raître tout le car­ac­tère nou­veau de Philippe qui parait devoir la sépar­er d’elle plus pro­fondé­ment encore », écrit-il encore à Lock­em. Conçue de l’aveu de l’auteur comme une œuvre tes­ta­men­taire, la pièce lui donne une nou­velle occa­sion de ten­ter de pass­er out­re, par l’écriture, la douleur de l’expérience du front et l’angoissante sépa­ra­tion for­cée.

Les divers­es ini­tia­tives que les AML ont menées ces dernières années cul­mi­nent avec ces deux pub­li­ca­tions mais égale­ment avec une expo­si­tion, La Grande Guerre de nos écrivains, à voir dans la salle de lec­ture jusqu’au 31 jan­vi­er 2019 (Bib­lio­thèque royale de Bel­gique, 3e étage – entrée libre du lun­di au ven­dre­di de 9h00 à 17h30). Dans leur ensem­ble, elles mon­trent com­ment peu­vent cohab­iter la recherche sci­en­tifique à par­tir de fonds d’archives et la val­ori­sa­tion pour un plus large pub­lic, y com­pris à tra­vers un sup­port élec­tron­ique.

Lau­rence Boudart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 201 (2019) - série “Les Instan­ta­nés des AML”

 

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