François Emmanuel, Bleu de fuite

Ciel de femme, un parfum de métaphysique

François EMMANUELBleu de fuite, Stock, 2005

emmanuel bleu de fuiteOn trou­ve dans Bleu de fuite bon nom­bre d’in­gré­di­ents qui com­posent l’u­nivers par­ti­c­uli­er des romans de François Emmanuel. Un réc­it en forme de faux polar. Un nar­ra­teur qui est à la fois le héros du livre et une sorte d’en­quê­teur qui s’i­den­ti­fie pro­gres­sive­ment au per­son­nage dont il épouse de plus en plus étroite­ment la quête. La thé­ma­tique de l’art, qui per­met aux pro­tag­o­nistes de sub­limer leurs émo­tions. Un style, enfin, qui repose sur la recherche minu­tieuse d’un vocab­u­laire choisi, et sur la musi­cal­ité d’une phrase extrême­ment tra­vail­lée.
Le roman s’ou­vre sur l’évo­ca­tion d’un pein­tre russe dont l’ex­is­tence est ryth­mée par un cycle récur­rent. Après chaque péri­ode créa­trice, Pavel Sobotkine expose et vend ses toiles (des ciels, exclu­sive­ment). Il dis­paraît ensuite pour boire le pro­duit de la vente. À sa demande, quelques proches, dont Louis Ucel­lo, le nar­ra­teur, l’aident à se sevr­er et à regag­n­er son ate­lier. C’est la rup­ture de ce cycle qui déclenche le réc­it. Après une éclipse plus longue que d’habi­tude, Pavel rompt avec le ciel pour pein­dre LA femme, incar­née à ses yeux par Ethel Aman­thya, un man­nequin sub­lime qui est notam­ment l’égérie du par­fum… «Ciel de femme».

Ucel­lo se lance à la recherche de cet idéal féminin pour le compte de son ami puis pour le sien lorsqu’il aura per­du la trace de Pavel après que celui-ci s’est échap­pé de la clin­ique du doc­teur… Dieu. Au cours d’une inves­ti­ga­tion qui devient rapi­de­ment sa seule préoc­cu­pa­tion, Ucel­lo écume les boîtes de jazz, ren­con­tre une galerie de per­son­nages pour le moins décalés, ayant tous un rap­port secret plus ou moins com­pliqué avec Ethel Aman­thya. Notam­ment Aloïs Stein et Lou Sum­mer­field. Le pre­mier est un détec­tive privé qui survit mal­gré une balle logée entre les deux yeux. Le jour, il dis­pense des cours (notam­ment aux écrivains de polar) plus qu’il n’en­quête. La nuit, il joue mer­veilleuse­ment du sax­o­phone au Chili and Pep­per. La sec­onde entrou­vre le voile sur le monde du mar­ket­ing inter­na­tion­al dont Ethel serait un enjeu. Lou Sum­mer­field devien­dra épisodique­ment la maîtresse fan­tasque d’U­cel­lo.

En dépit des cadavres qui jalon­nent l’his­toire, de la dimen­sion méta­physique des quêtes respec­tives des per­son­nages et de l’abon­dance des références cul­turelles, on peut mal­gré tout inscrire ce roman dans la veine légère et mali­cieuse de François Emmanuel. Grâce à un humour sub­til qui ne s’in­ter­dit pas les calem­bours. Grâce au con­traste entre une intrigue apparem­ment dense, labyrinthique et trép­i­dante et une nar­ra­tion posée et dis­tan­ciée qui la sim­pli­fie au point de ren­dre les per­son­nages inter­change­ables. Grâce enfin à l’hy­pothèse du Doc­teur Dieu qui ne ver­rait en Pavel et Ucel­lo que deux cas d’i­cono­manie. «Une forme par­ti­c­ulière d’éro­tomanie» au stade pri­maire chez Pavel qui serait com­pliquée, chez Ucel­lo, par une cer­taine élab­o­ra­tion his­torique mod­u­lant quelque peu la con­vic­tion déli­rante. Une hal­lu­ci­na­tion, en quelque sorte.

Thier­ry Leroy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°140 (2005)