François Emmanuel, La chambre voisine

Prisonniers du silence

François EMMANUEL, La cham­bre voi­sine, Paris, Stock, 2001.

f3b0296d1dOn n’épuis­era jamais le thème du se­cret de famille farouche­ment en­foui, qui mine une maison­née et simul­tané­ment, au-delà des soupçons, des affron­te­ments et des blessures, la lie et, même, la lig­ote. Pris­on­nière de ses silences étouf­fants, d’une zone d’om­bre que trouent par­fois des intu­itions inquiètes, mais qui se referme aus­sitôt, opaque, impéné­tra­ble. Dans son dernier roman, La cham­bre voi­sine, qui n’est pas sans sub­tiles correspon­dances avec des titres précé­dents, tels Le tueur mélan­col­ique et La pas­sion Savin­sen, François Emmanuel joue savam­ment du mys­tère, du non-dit, du feu qui cou­ve, de la men­ace qui plane.

Il nous con­duit d’abord dans l’im­mense de­meure austère de Seignes, où l’on ne par­le ja­mais d’amour (nous n’avons pas cette habi­tude) et où l’ar­rivée d’un étranger, un jour brûlant d’été, cristallise les ques­tions qui tour­mentent Ignace, le nar­ra­teur, ado­les­cent sans confi­dent, entre une mère veuve aux ten­dress­es rares, une grand-mère autori­taire et butée, bloc de ran­cune haineuse, un oncle attardé, grand dia­ble plein de lubies et d’élans mala­droits, et surtout une sœur Maud, dix-neuf ans, qui, depuis la dis­pari­tion bru­tale de sa jumelle Else, trois ans aupar­a­vant, lors d’un voy­age famil­ial à Oszk­i­na, en Pologne, se mure dans un mutisme glacé.

Le deux­ième épisode nous emmène à Osz­kina où, qua­torze ans après, Ignace cherche — et retrou­ve — la trace d’Else. Ce drame en trois actes se dénouera cinq ans plus tard, à Seignes, au chevet de la mère qui se meurt. Else, rev­enue enfin dans la mai­son de sa jeunesse, livre à Ignace, en quelques mots arrachés à une douleur sans fond, le pourquoi de sa longue et tor­tu­rante absence…

Tenu en haleine, mais aus­si à une cer­taine dis­tance des per­son­nages, par leur retenue même, leur intime soli­tude, cha­cun rôdant silen­cieuse­ment autour de la vérité sans oser la débus­quer, on appré­cie la con­struc­tion rigoureuse, maîtrisée, de l’in­trigue (trop) romanesque. L’écri­t­ure altière, pré­cise, ferme, élé­gante, légère­ment guindée. Sans se sen­tir étreint, ému, atteint.

Francine Ghy­sen

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°119 (2001)