François Emmanuel, L’enlacement

Le baiser de l’orchidée

François EMMANUELL’en­lace­ment, Seuil, 2008

emmanuel l enlacementLors d’un séjour à Vienne, on vis­ite le musée du Belvédère. Un tableau immense — L’en­lace­ment d’E­gon Schiele — est accroché en majesté dans une salle désertée. Une «irrup­tion soudaine de la lumière» et la belle Ana-Car­la Longhi défaille sous les yeux du nar­ra­teur, qui l’ac­com­pa­gne; lui de longue date fasciné par elle qu’a récem­ment épousée son ami Paul. Trois mots couleur soupir sont mur­murés quand cesse la tor­peur et, dès lors, com­mence une his­toire d’amour ardente, banale à force d’être extra­con­ju­gale et dif­fi­cultueuse. Dif­fi­cultueuse parce que les corps ne parvi­en­nent pas à par­ler leur langue; il fau­dra pour qu’ils se fraient un chemin l’un vers l’autre le sec­ours d’une parole emprun­tée : Ana-Car­la demande au nar­ra­teur de lui lire des textes — ceux des autres d’abord puis les siens pro­pres puisqu’il est écrivain. Elle lui demande enfin d’écrire sa parole, quand elle se sent prête à évo­quer le trau­ma­tisme qui a tué en elle le con­sen­te­ment au désir. Tout cela dans une cham­bre d’hô­tel, comme s’il s’agis­sait d’un vul­gaire «cinq à sept»…
Cette sit­u­a­tion ini­tiale relèverait presque du cliché : l’at­ti­rance pour la femme d’un ami, l’é­vanouisse­ment provo­qué par la con­tem­pla­tion d’une oeu­vre d’art dont on saura plus tard qu’il résulte d’un bru­tal retour du refoulé, sont des ressorts nar­rat­ifs con­venus. Quant à Ana-Car­la, en déli­catesse avec la chair mais fascinée par les orchidées, d’une beauté évidem­ment excep­tion­nelle — de feu et de glace, sen­suelle et dis­tante, d’une per­pétuelle élé­gance d’at­ti­tude et de vête­ment mais lais­sant devin­er sous sa frag­ile per­fec­tion une blessure secrète —, elle est un per­son­nage tout aus­si con­ven­tion­nel dans sa prox­im­ité avec cer­tain idéal féminin qui lie indis­sol­uble­ment séduc­tion et souf­france enfouie.

Mais il y a l’in­ef­fa­ble sor­tilège de l’écri­t­ure de François Emmanuel : de longues phras­es tout en jux­ta­po­si­tions qui se déploient tels des rubans, des phras­es d’où sont gom­mées ou atténuées les artic­u­la­tions logiques; où par­fois l’or­don­nance­ment des mots déroute; où règne la vir­gule, res­pi­ra­tion sub­rep­tice qui inflé­chit le fil de la phrase sans le rompre; où les paroles se dis­sol­vent au point que l’on perd la trace du locu­teur, parce qu’à l’om­bre du style indi­rect libre, le flou s’im­pose entre pre­mière, troisième et deux­ième per­son­ne. Une écri­t­ure sin­gulière qui envoûte. On la dirait née d’un fleuve : elle en restitue l’haleine, la poésie puis­sante et entêtée.

Déjà l’in­cip­it, en sa belle page que tient à elle seule la pre­mière phrase, donne le la et l’ut de ce beau texte, accroché à ces trois mots évanes­cents — «Ah c’est vous» — qui revien­dront çà et là, comme d’autres, for­mant d’in­fimes refrains aux­quels il faut prêter l’oeil et l’or­eille sous peine de ne pas les enten­dre. Trois mots et un regard encore vague, un évanouisse­ment… Ces prémices flous sont à image de ce qui va suiv­re : un réc­it vac­il­lant sans cesse le long d’une ligne tem­porelle frêle et brumeuse — que cepen­dant l’on suit sans peine — et qui ne mar­que pas les dia­logues mais les tran­scrit en style indi­rect, libre ou non, et les fond dans sa masse nar­ra­tive.

On sera sen­si­ble, aus­si, aux mul­ti­ples manières dont François Emmanuel joue de l’é­cho, en ponc­tu­ant son texte de mots récur­rents, en don­nant à son roman le titre du tableau déclencheur dont le motif à son tour entre en réso­nance avec des scènes vécues, en nour­ris­sant le réc­it de références implicites mais claires — Vienne et la psy­ch­analyse, Ana-Car­la l’I­tal­i­enne et ce que sym­bol­ise l’I­tal­ie. Si cette richesse ne suff­i­sait pas, il faudrait encore évo­quer l’im­prég­na­tion sym­bol­ique du roman — mais l’on entre, alors, dans le qua­si-dévoile­ment ce qui, ici, équiv­audrait à une trahi­son.

His­toire d’une rela­tion cathar­tique à lire comme la trans­po­si­tion d’une cure ana­ly­tique, L’en­lace­ment est avant tout un texte : une large et fine étoffe brodée de refrains — comme cela s’é­coute, «Annon­ay… sa mai­son d’An­non­ay… le jardin de sa mai­son d’An­non­ay…» Long, sou­ple et litanique autant qu’Ana Car­la Longhi ou les rythmes qui ani­ment de bout en bout ce réc­it au flux réguli­er à peine coupé de brèves paus­es typographiques — un flux où se noie l’indi­ci­ble vio­lence des affects en jeu et dont la force vous… enlace inex­orable­ment.

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)