François Emmanuel, Le vent dans la maison

L’autre aliéné

François EMMANUELLe vent dans la mai­son, Stock, 2004

emmanuel le vent dans la maisonNeu­vième roman de François Em­manuel, Le vent dans la mai­son met en scène un homme, Hugo, le nar­ra­teur, et une femme, Alice, qui se sont aimés durant leur ado­les­cence. Hugo tra­vaille pour un min­istère, sans doute celui des Affaires étrangères, et, à la veille d’un départ en mis­sion dans un pays arabe, il reçoit une let­tre d’Al­ice dis­ant sim­ple­ment : « Je ne vais pas bien ». La mis­sion, qui con­siste à en­quêter au sujet d’un Français dis­paru, tourne mal : Hugo tombe dans une em­buscade injus­ti­fiée dont il sort grave­ment blessé. Des Touaregs le soignent avec patience. Quand il ren­tre en France, il décide de revoir Alice et ap­prend que celle-ci a som­bré dans la folie à la suite du décès de sa petite fille… Loin de se décourager, il lui rend vis­ite à l’hôpi­tal psy­chi­a­trique et s’in­forme auprès de divers­es per­son­nes des détails de son his­toire. Petit à petit, il recon­quiert son anci­enne amante et tente de la libér­er de son alié­na­tion. Tels sont les événe­ments qui consti­tuent la trame du Vent dans la mai­son.

Le réc­it de François Emmanuel ne suit cepen­dant pas l’or­dre chronologique ré­tabli ici pour les besoins du résumé : il entre­croise habile­ment les deux anec­dotes, celle de la mis­sion et celle d’Al­ice, mélangeant en out­re les souve­nirs d’Hugo, le présent et les réc­its rap­portés par autrui. Les liens qui s’établis­sent ain­si sont tout sauf gra­tu­its (même si, avouons-le, on s’in­téresse peut-être plus au cas d’Al­ice qu’à l’aven­ture dans le désert). Il ne s’ag­it pas seule­ment de col­lages formels ou de démon­stra­tion d’ha­bileté nar­ra­tive : c’est en racon­tant les cir­con­stances de la guéri­son de ses blessures qu’Hugo parvient à amadouer Alice à l’hôpi­tal, son amie s’i­den­ti­fi­ant à la femme touareg qui le soignait avec une exquise douceur. De plus, la proxi­mité des deux réc­its per­met de com­prendre le com­porte­ment d’Hugo : plu­sieurs per­son­nes s’é­ton­nent de son dévoue­ment à l’é­gard d’Al­ice. Est-ce par amour ? lui demande-t-on. Il répond par la néga­tive, mais ne se jus­ti­fie pas plus avant. Le réc­it ne livr­era pas non plus explicite­ment au lecteur les raisons de sa con­duite. Par con­tre, la construc­tion nar­ra­tive en donne une idée.

Hugo rend-il à une femme (Alice) ce que lui a don­né une autre (la Touareg) ? Com­prend-il le délire d’Al­ice grâce à sa pro­pre expéri­ence du délire dans la fièvre ? L’a­vant-dernier chapitre, qui est sans doute le plus beau et le plus fort du roman, enchâsse en tout cas de manière un peu folle deux mono­logues inté­rieurs : celui d’Al­ice en pleine crise pa­ranoïaque et celui d’Hugo dor­loté par sa soigneuse sahari­enne. Quant au style, François Emmanuel op­te ici, surtout au début du livre, pour de longues phras­es cir­cu­laires, com­prenant de nom­breux par­ticipes présents à la Claude Simon, comme s’il cher­chait d’abord et avant tout à fix­er la sit­u­a­tion ini­tiale (Hugo retrou­vant Alice) et à y super­pos­er les autres élé­ments du réc­it, afin d’obtenir la plus grande den­sité émo­tion­nelle pos­si­ble. Il ne s’ag­it pas d’une suc­ces­sion d’événe­ments, mais d’événe­ments simul­tanés dans la con­science du nar­ra­teur.

Le vent dans la mai­son n’est peut-être pas le meilleur roman de François Em­manuel (ma préférence allant tou­jours à la très inci­sive Ques­tion humaine), mais c’est sans doute l’un des plus néces­saires. L’œu­vre, qui béné­fi­cie d’une très grande cohérence thé­ma­tique, repose sans cesse de manière dif­férente deux ques­tions, celle de l’énigme de l’autre et celle du lan­gage, qui trou­vent une acuité par­ti­c­ulière dans le thème de la folie. Plusieurs psy­cho­tiques par­courent d’ailleurs les textes de François Emma­nuel, mais cette fois le sujet est abor­dé de front. Or, l’ai ten­té n’est jamais aus­si trou­blante que dans l’al­ié­na­tion et le lan­gage y entre­tient les plus étranges liens qui soient avec la vérité.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)