François Emmanuel, La Passion Savinsen

L’empreinte du connu

François EMMANUEL, La Pas­sion Savin­sen, Stock, 1998.

41j8BhJn-UL._SX210_Vous vous sou­venez, ces vis­ages rasés, hébétés, hagards des femmes allées avec l’en­ne­mi comme l’é­ter­nité, c’est la mer allée avec le soleil. Le vis­age, le beau vis­age d’Em­manuelle Riva, ses boucles qui tombent, le crâne qui se dénude sous la coupe ven­ger­esse… Alliances, mésal­liances : il ne fait pas bon avoir trompé le vain­queur. Etait-ce Emmanuelle Riva ou bien… Ce sont ces images floues, ces con­tours impré­cis d’une époque que je n’ai con­nue que par le ciné­ma ou la lit­téra­ture qui resur­gis­sent à la lec­ture de La Pas­sion Savin­sen de François Emmanuel. Nos enfances baignées par ces sou­venirs de guerre, ces jeux dan­gereux res­sassés à l’in­fi­ni par ceux qui les ont vécus, cette deux­ième guerre mon­di­ale trans­for­mée en films, en textes, en his­toires répétées à l’en­vi.

Le château de Norhogne a vécu plus d’un drame ces derniers temps. Mil­lie s’est suici­dée dans l’é­tang de l’ar­doisière. Jacques de Mor­laix est cap­tif en Alle­magne. Camille, la cadette, est à jamais dif­férente, sauvage, in­dompt­able, ailleurs… Au terme de l’ex­ode qui les jeta sur les routes, les rescapés ont retrou­vé Norhogne éven­tré, sali, abîmé. Le vieux Tobias Savin­sen a beau plonger sa petite fille Jeanne dans ses mémoires d’ex­plo­rateur bra­vant les tem­pêtes à l’orée du siè­cle, le présent les rat­trape et va les plon­ger dans le chaos. Automne 1941, les sol­dats alle­mands s’in­stal­lent en pays con­quis. Réqui­si­tion : le château de Norhogne n’y échappe pas. Deux Cit­roën noires amè­nent les sol­dats qui vont occu­per les lieux, lais­sant à la jeune fille de vingt ans qui monte seule la garde, la rage au cœur. Elle emmail­lote, au cœur du bour­rage de coton d’un oreiller, le revolver et les deux balles envelop­pées de papi­er brun trou­vés naguère sur le cadavre d’un jeune lieu­tenant français. Elle est prête à tout. Jeanne a vingt ans, le sui­cide de sa mère sur le cœur, la peur au ven­tre et la haine aus­si. Et face à l’of­fici­er alle­mand, une fierté tou­chante. « Nous sommes enne­mis, mon­sieur », qua­tre petits mots qui posent des bar­rières : elles ne suf­firont plus bien­tôt à re­tarder ce trou­ble qui les rap­proche irrémé­dia­ble­ment.

Et dans cette pas­sion inter­dite, la jeune comtesse va goûter des embrase­ments amou­reux iden­tiques à ceux que sa mère con­nut jadis et, de ce fait, retrou­ver la sève de ses ra­cines…

La Pas­sion Savin­senc’est une his­toire inti­miste, une alliance hési­tante avec l’en­ne­mi vécue de l’in­térieur des sen­ti­ments. Une his­toire qui ren­voie à des refrains con­nus mais tran­scendés par leur intem­po­ral­ité.

Nicole Widart

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°104 (1998)