François Emmanuel, La question humaine

Contre l’oubli

François EMMANUEL, La ques­tion humaine, Stock, 2000.

téléchargementQuelqu’un qui n’a lu qu’un seul roman de François Emmanuel ne pour­rait croire, à cause de l’écri­t­ure posée (s’én­er­vant ou se poéti­sant par­fois), qu’il est un écrivain obses­sion­nel : de la musique, du secret, de la mémoire, de la Se­conde Guerre mon­di­ale… On n’i­ra pour­tant pas jusqu’à affirmer que, comme certain(e)s de ses col­lègues de lit­téra­ture, il écrit tou­jours le même livre, creuse et re­creuse le même sil­lon — même à des pro­fondeurs var­iées. Ses récur­rences, il les éclate, les déploie dif­férem­ment d’œu­vre en œuvre, en mul­ti­plie, diver­si­fie les usages et les sens… comme s’il ne cher­chait pas une vérité indéfinie et introu­vable mais la modi­fication de soi (per­son­nage, lecteur, lui-même). Ain­si, La ques­tion humaine, récem­ment paru, ressem­ble, par nom­bre de ses aspects à La par­tie d’échecs indi­ens. Tous deux s’ou­vrent comme des romans d’en­quête et se trans­for­ment, au fil des pages, en livre de quête et de trans­for­ma­tion inté­rieures.

Dans La ques­tion humaine, un psy­cho­logue affec­té aux ressources humaines d’une en­treprise multi­na­tionale (SC Farb) se voit chargé par le directeur adjoint, Karl Rose, de décou­vrir pourquoi Math­ias Jüst, son su­périeur à la tête de la fil­iale française, se com­porte de façon de plus en plus étrange, voire même inquié­tante. Au début, tout est fait pour nous laiss­er croire que nous sommes en plein roman polici­er et d’entre­prise, roman où le psy­cho­logue devient un inspecteur nou­velle manière : le réc­it, tel un rap­port d’ac­tiv­ité, s’en tient au plus près des faits, on trou­ve des cita­tions de doc­u­ments en pos­ses­sion de l’en­quê­teur ain­si que le ré­sumé de ses entre­vues (inter­roga­toires).

On apprend notam­ment que Karl Rose s’appe­lait Karl Kraus, qu’il a gran­di dans une fa­mille nos­tal­gique de l’Or­dre noir et qu’au­jourd’hui encore, il est proche de cer­tains grou­pus­cules d’ex­trême droite ; que Ma­thias Jüst jouait dans un quatuor avec sa se­crétaire, un doc­teur en chimie et un repré­sentant de com­merce licen­cié par la firme, que son père avait fait par­tie pen­dant la guerre d’un batail­lon de police col­lab­o­rant avec les SS… Comme l’écrivain fait en sorte que le savoir du lecteur ne devance jamais celui du nar­ra­teur (pour qu’ils par­courent un chemin ini­ti­a­tique iden­tique et que le même tra­vail se fasse en eux ?), relire le roman aide à inter­préter les pistes et les ren­seignements divers, en mod­i­fi­er le sens, voire à les laiss­er tomber. On ne pren­dra pas beau­coup de risques d’in­ter­pré­ta­tion en dis­ant qu’il faut en­tendre dans le titre La ques­tion humaine, l’é­cho de celui de Robert Antelme L’e­spèce humaine (Gal­li­mard, 1957, rééd. coll. Tel, 1978), qui témoignait d’un séjour dans un camp de con­cen­tra­tion et s’in­ter­ro­geait sur « les lim­ites de l’e­spèce humaine, sur sa dis­tance à la nature et sa rela­tion avec elle » et con­ce­vait « une vue claire de son unité indi­visible » (p. 11). 

La ques­tion humaine n’est pas, lui, un livre de l’in­ter­ro­ga­tion ou d’un quel­conque secret à décou­vrir (quoi que l’on soit par­fois poussé à le croire) mais un man­i­feste offen­sif pour que tou­jours l’on se sou­vi­enne de la Shoah. Que notre famille ait ou non par­ticipé, de près ou de loin, à cette exter­mi­na­tion unique dans l’his­toire du monde (l’au­teur en pointe le côté réflé­chi, mécanique, sci­en­tifique, indus­triel) ; que l’on soit né de l’autre côté du Rhin ou pas. Les pre­miers à devoir vivre sans ou­blier, sont, bien enten­du, les per­son­nages de ce roman. Pour cela, François Emmanuel, psy­ch­an­a­lyste de son (autre) méti­er, invente une mécanique sub­tile, min­i­male (quelques let­tres), effi­cace, qui agit directe­ment sur l’in­con­scient. Et qui amèn­era le directeur de SC Farb à l’en­fer­me­ment psy­chiatrique et le psy­cho­logue-nar­ra­teur à une prise de con­science ain­si qu’à une nou­velle posi­tion dans la société, « aux marges du monde » (p. 105). Du monde actuel voué au com­merce à tous crins. Serait-ce, au­jourd’hui, la seule place pos­si­ble pour vivre hors de l’ou­bli ? C’est ce que sem­ble suggé­rer François Emmanuel, en con­clu­sion de ce livre qui con­tin­ue à nous ques­tion­ner, une fois refer­mé.

Michel Zum­kir

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°111 (2000)