Paul Emond, Nous sommes tous des K

Kafka, toujours

Paul EMOND, Nous sommes tous des K, d’après Le château de Franz Kaf­ka, Lans­man, 2013

emond nous sommes tous des kL’image de la société que Kaf­ka donne dans Le château, écrit il y a près de 80 ans, reste d’actualité. L’Europe d’aujourd’hui ressem­ble plus que jamais au vil­lage où arrive K, l’arpenteur, où il est en butte aux mesquiner­ies de l’administration du « Château » qui rejette tout étranger. C’est sur les modal­ités mul­ti­ples de ce proces­sus d’exclusion que se sont ren­con­trés Paul Emond et Bruno Thir­cuir, met­teur en scène et directeur de « La Fab­rique des petites utopies ». Leurs deux lec­tures du roman de Kaf­ka se com­plè­tent : B. Thir­cuir, par son dis­posi­tif scénique, a mis l’accent sur le refus de l’étranger ; Paul Emond a été plus sen­si­ble à la dimen­sion onirique du roman. Il a dû s’adapter égale­ment aux exi­gences scéniques par­ti­c­ulières, priv­ilé­giant des scènes cour­tes qui s’entremêlent, provo­quant d’apparents hia­tus – comme le veut la logique du rêve –, et don­nant une vivac­ité à la pièce. Fidèle à sa façon de faire, il alterne égale­ment les moments dra­ma­tiques et les moments saugrenus ou absur­des. Il mêle aus­si la descrip­tion des proces­sus de l’exclusion à l’évolution de l’amour entre K et Frie­da (amour sincère ou oppor­tuniste ?), dresse en quelques répliques le por­trait des gens qui, tout en n’étant pas des étrangers au vil­lage, sont néan­moins eux aus­si des exclus, pour des raisons futiles, suite à « une légère erreur » quelque part dans un dossier. K lui-même n’est pas exempt d’ambiguïté, son orgueil l’empêchant de tran­siger, son atti­tude envers ses aides répé­tant la vio­lence qui lui est faite.

Emond fait régulière­ment enten­dre Kaf­ka, puisque le roman est à divers moments lus par les per­son­nages, en écho et en com­men­taire de leur sit­u­a­tion. D’ailleurs, les pre­mières phras­es du roman, racon­tant l’arrivée de K, ouvrent et refer­ment la pièce qui se ter­mine sur cette ques­tion para­doxale : « Vous avez une autori­sa­tion noti­fiée pour vous empar­er du Château ? ». Toute l’ambiguïté est là.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°177 (2013)