Paul Emond, Tristan et Yseut

Tristan et Yseut revisité

Paul EMOND, Tris­tan et Yseut, Mael­ström, 2007

f68bc1606a499c66a1eabd66e99d6817_MPaul Émond se réfère sou­vent aux textes fon­da­teurs de la lit­téra­ture occi­den­tale dont il reprend les péripéties ou les per­son­nages pour les inté­gr­er dans sa pro­pre œuvre. L’on songe à Ulysse, à Don Qui­chotte, à Perce­val ou, déjà, à Yseut qui, dans Plein la vue, appa­raît sous les traits des deux Nadia, la blonde et la brune. Auteur égale­ment de nom­breuses adap­ta­tions théâ­trales, il était prévis­i­ble qu’il se con­fronte un jour à ce mythe essen­tiel de l’imag­i­naire amoureux en Occi­dent, Tris­tan et Yseut. Il se démar­que cepen­dant de la ver­sion épurée pop­u­lar­isée par l’opéra de Wag­n­er, pour retrou­ver la com­plex­ité nar­ra­tive des dif­férents textes orig­in­aux. La qua­si-total­ité des épisodes médié­vaux est reprise; cette ver­sion plus com­plète redonne au mythe sa cohérence et sa richesse. Pour favoris­er la lis­i­bil­ité du spec­ta­cle, cer­tains épisodes ont cepen­dant été remaniés ou la «couleur» de cer­tains per­son­nages trans­for­mée. Ce rap­port à la tra­di­tion médié­vale est plusieurs fois sig­nifié par la référence à un des pre­miers auteurs, Got­tfried de Stras­bourg.
La pièce a été écrite en fonc­tion d’un type de mise en scène déter­miné, celle du théâtre forain des Bal­adins du Miroir de Nele Pax­i­nou, laque­lle a d’ailleurs été asso­ciée au séquençage de l’in­trigue. Le côté pop­u­laire et fes­tif de ce type de théâtre, dans la tra­di­tion du théâtre itinérant qui pro­pose un spec­ta­cle total sous chapiteau, est proche sans doute des con­di­tions prim­i­tives de dif­fu­sion de la légende, mêlant fête et sérieux. L’écri­t­ure de la pièce respecte bien ces deux aspects. Les moments forts du mythe con­stituent autant de scènes où l’é­mo­tion de la sit­u­a­tion peut transparaître. Une voix nar­ra­tive racon­te aux spec­ta­teurs les événe­ments de tran­si­tion néces­saires à la pro­gres­sion de l’his­toire mais dont l’in­térêt dra­ma­tique est mineur. Cette fonc­tion de nar­ra­teur est assurée par des per­son­nages dif­férents, un pêcheur, une dame de com­pag­nie, etc. Tous intro­duisent une forme de dis­tan­ci­a­tion. Ce peut être l’ac­cent mis sur les con­ven­tions du spec­ta­cle («Mais vous a‑t-on dit déjà que Kaherdin a une sœur? On ne vous l’a pas encore dit?»), une touche d’hu­mour, un com­men­taire par­fois volon­taire­ment anachronique («Bien curieuses, les cou­tumes de notre Moyen Age!»). Ou encore, un clin d’œil lit­téraire quelque peu icon­o­claste («Bah! autres temps, autres mœurs! comme dis­ait le grand Got­tfried de Stras­bourg»). Cette trans­gres­sion des niveaux, récur­rente dans l’œu­vre de Paul Emond, reste cepen­dant dis­crète et ne fait pas obsta­cle pas à la com­préhen­sion de l’his­toire et à l’ex­pres­sion de l’é­mo­tion.

Cette atti­tude à l’é­gard de Got­tfried de Stras­bourg, comme toute la pièce d’ailleurs, est sig­ni­fica­tive d’une con­stante chez Emond, l’ad­mi­ra­tion icon­o­claste; recon­naître la grandeur d’un texte, mais le respecter en s’en démar­quant, en le par­o­di­ant même, légère­ment. Cela per­met aus­si d’in­tro­duire des rup­tures de ton, dans l’e­sprit du bur­lesque, et cet alliage de grotesque et de sérieux fait ressor­tir la justesse des scènes plus graves. Ain­si, les barons de l’en­tourage du roi Marc sont jaloux et soupçon­neux; Emond les rend bêtes et ridicules. Le con­traste avec la pureté des sen­ti­ments entre Tris­tan et Yseut et l’im­passe de leur sit­u­a­tion est d’au­tant plus fort. Le con­traste entre les scènes et le con­traste des tons con­stituent des ressorts dra­ma­tiques impor­tants. La langue est actuelle, sim­ple, au rythme rapi­de, une langue «qui sai­sisse les per­son­nages au plus urgent de ce qu’ils ont à dire, le pari étant que la force de la légende, la beauté du mythe, n’en ressor­ti­raient que davan­tage».

Sans qu’il tire la légende à soi, Émond imprime la mar­que de son univers per­son­nel. Ain­si la ques­tion, insis­tante dans son œuvre, de la «vérité vraie». Le roi Marc hésite : Tris­tan et Yseut lui mentent-ils en affir­mant que leur rela­tion est inno­cente ou nour­rit-il lui-même des soupçons exces­sifs? Cette hési­ta­tion pour­suit le roi jusqu’après la mort des amants : «Quel grand mal­heur que je n’aie su quel sort était le vôtre.» Cette ren­con­tre de la légende et d’un univers per­son­nel mon­tre bien l’in­térêt de revis­iter ces mythes qui ont mod­elé nos per­cep­tions con­tem­po­raines.

Joseph Duhamel

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°149 (2008)