Isabelle Stengers. Philosophie activiste, récits spéculatifs et ouverture des possibles

Dans le paysage philosophique actuel, Isabelle Stengers pour­suit la créa­tion d’un dis­posi­tif de pen­sée inédit inter­ro­geant la pro­duc­tion des sci­ences, l’invention d’une écolo­gie des pra­tiques acti­vant les savoirs des citoyens. De ses pre­miers travaux avec Pri­gogine (coup de ton­nerre de La Nou­velle Alliance) à ses essais sur White­head, de L’Invention des sci­ences mod­ernes au Temps des cat­a­stro­phes. Résis­ter à la bar­barie qui vient, dans ses ouvrages avec Cher­tok, Tobie Nathan, Philippe Pig­narre, Vin­ciane Depret…, aux côtés de Deleuze, Latour, Har­away, elle n’a cessé de pro­pos­er des mis­es en réc­it capa­bles de faire exis­ter d’autres pos­si­bles, dans un geste poli­tique qui rompt avec la résig­na­tion.

Peux-tu dévelop­per ce qui t’a menée à con­stru­ire une vision his­to­ri­enne des sci­ences branchées sur le social, à l’écart d’une part de l’épistémologie nor­ma­tive (vérité en soi, objec­tiv­ité anhis­torique) et d’autre part d’une soci­olo­gie des sci­ences (objec­tiv­ité comme sim­ple intérêt arbi­traire) ?

Un moment impor­tant est cer­taine­ment cet épisode déjà loin­tain, il y a plus de vingt ans, qu’on a bap­tisé « guerre des sci­ences », quand des sci­en­tifiques (en région fran­coph­o­ne, les ténors ont été Alan Sokal et Jean Bric­mont) se sont mobil­isés pour dénon­cer les penseurs cri­tiques accusés de réduire la réal­ité décrite par les sci­ences à une sim­ple con­struc­tion sociale. Que les sci­ences soient des pra­tiques sociales comme les autres impli­quait que leurs résul­tats sont con­tin­gents (cela aurait pu être autrement). On ne devrait pas dire que la terre tourne « vrai­ment » autour du soleil ! Les sci­en­tifiques ont répon­du, mais la guerre ne favorise pas l’intelligence. Les argu­ments ont été d’une stu­pide bru­tal­ité. J’ai décidé de penser à par­tir de la ques­tion de ce que deman­derait la paix, ques­tion spécu­la­tive puisqu’il s’agit de penser à par­tir d’un pos­si­ble. Les sci­en­tifiques pour­raient-ils accepter une con­cep­tion de leurs sci­ences en tant que pra­tiques sociales non pas « comme » les autres, mais « par­mi » d’autres, cha­cune ayant leur spé­ci­ficité pro­pre ? Cela impli­quait de pos­er la ques­tion de ce qui a de la valeur pour une pra­tique, de ce qui l’oblige, de ce qui est pour les prati­ciens une réus­site, un échec ou une trahi­son.

En ce qui con­cerne les sci­en­tifiques, du moins ceux qui pra­tiquent une sci­ence digne de ce nom, je crois qu’on peut dire qu’ils cherchent moins à « décrire la réal­ité » qu’à créer des sit­u­a­tions qui leur per­me­t­tent d’apprendre de ce qu’ils inter­ro­gent. On obtient tou­jours des répons­es aux ques­tions qu’on pose, le dan­ger pour eux, c’est la lib­erté d’extorquer des répons­es, ou de les inter­préter au gré de leurs idées, désirs ou ambi­tions. Alors évidem­ment ils se sont sen­tis insultés par l’idée que leurs inter­pré­ta­tions sont des con­struc­tions, alors que l’idée ne cho­querait pas un artiste, un écrivain, par exem­ple. Mais ma propo­si­tion était spécu­la­tive parce qu’elle demandait aux sci­en­tifiques de se présen­ter à par­tir de leurs réus­sites qui sont de l’ordre de l’événement – ici on a pu obtenir des répons­es fiables – et pas des priv­ilèges qu’ils devraient à une démarche « neu­tre, rationnelle, objec­tive ». Et ils auraient dû met­tre en cause beau­coup de leurs col­lègues qui font de la sci­ence une méth­ode générale. Bref cela allait con­tre la sci­ence en tant qu’institution pré­ten­dant à l’autorité.

Dans l’écologie des pra­tiques que tu as ques­tion­née et impul­sée, l’intervention des savoirs des citoyens dis­qual­i­fiés par les experts requiert de forg­er de nou­veaux réc­its : des réc­its qui por­tent sur la moder­nité, sur la con­nex­ion des sci­ences avec le politi­co-social, sur un « com­ment vivre dans les ruines » de l’Anthropocène ou plutôt du Cap­i­talocène comme tu l’indiques. Com­ment ces réc­its dis­pars peu­vent-ils faire enten­dre leurs voix, peser sur la scène du monde afin de pro­pos­er des devenirs, des manières d’agir, de résis­ter, de penser qui dis­ent non au TINA, au cli­ma­to-scep­ti­cisme ?

Ce sont tous des réc­its spécu­lat­ifs, dont la voca­tion est de repe­u­pler notre imag­i­na­tion dévastée. Il ne s’agit pas de faire enten­dre ou de peser, plutôt de se dés­in­tox­i­quer de nos his­toires de pro­grès, d’apprendre à résis­ter à la manière dont la référence à ce pro­grès a servi à jus­ti­fi­er comme « mal­heureuse­ment inévitable » les rav­ages com­mis. La spécu­la­tion, au sens où je l’entends, com­mence tou­jours avec l’insistance d’un pos­si­ble qui fait sen­tir que les choses n’avaient pas besoin d’être comme elles le sont, et elle tente d’irriguer ce sen­tir, d’explorer ce à quoi il ouvre, ce qu’il demande. Elle a pour voca­tion non de pro­pos­er mais de nour­rir celles et ceux qui s’engagent pour que les choses soient autrement. Par exem­ple, spéculer sur les pra­tiques en tant que divergeant à pro­pos de ce qui compte pour elles ouvrait sur une ques­tion de type écologique. L’écologie pose la ques­tion d’un milieu où cohab­itent de manière enchevêtrée des vivants aux intérêts diver­gents. De ce point de vue, notre milieu de pen­sée est car­i­cat­ur­al car les diver­gences se présen­tent comme des oppo­si­tions.

Le seul point où les pra­tiques peu­vent s’accorder est leur mépris partagé pour l’ « opin­ion qui ne peut pas com­pren­dre », qui doit respecter à dis­tance. Donc, là aus­si la ques­tion d’une « autre » » écolo­gie insiste, et avec elle celle des insti­tu­tions qui main­ti­en­nent les fron­tières. Mais ce qui insiste surtout, la vraie incon­nue de ces ques­tions, c’est le rôle que pour­rait tenir cette « opin­ion » qui, pour le moment, se laisse dis­qual­i­fi­er. Donc mes réc­its s’adressent d’abord à ceux qui s’activent non pas pour défendre l’opinion comme telle, car elle est avant tout une fig­ure de ce qui légitime l’exclusion, mais plutôt pour une mise en cul­ture poli­tique des ques­tions posées par ces pra­tiques et leurs insti­tu­tions. II s’agit donc de spéculer sur ce que serait un milieu dense, qui saurait faire val­oir ses exi­gences et ses deman­des de compte, qui mul­ti­pli­erait les fric­tions – c’est-à-dire forcerait les prati­ciens à penser au lieu de mépris­er. Et aujourd’hui c’est une ques­tion vitale car nos prati­ciens tels qu’ils sont for­més sont fort peu capa­bles de par­ticiper aux prob­lèmes imposés par le désas­tre socio-écologique qui s’annonce.

La mise sur pied d’un Par­lement des choses pro­posé par Bruno Latour, au sein duquel siégeraient des délé­ga­tions des Forêts, des Océans, des Espèces en voie de dis­pari­tion, de non-humains con­finés dans le mutisme, s’avance comme une propo­si­tion puis­sante. Com­ment prendrait-elle en compte l’intrusion de Gaïa, d’une Terre qui n’est pas seule­ment meur­trie par l’action humaine mais est dev­enue une puis­sance qui men­ace de nous détru­ire ?

La puis­sance de la propo­si­tion de Bruno Latour est spécu­la­tive dans la mesure où elle sup­pose que nous soyons sor­tis du cap­i­tal­isme. Il s’agit pour lui comme pour moi, de faire sen­tir qu’une autre poli­tique est pos­si­ble que celle, pure­ment humaine, que nous avons inven­tée à la suite des Grecs et qui a été réduite à une car­i­ca­ture par l’alliance mod­erne entre États et cap­i­tal­isme. Évidem­ment nos styles dif­fèrent, mais avec un enjeu com­mun, qui est l’efficacité. Il rend présent ce pos­si­ble comme s’il était à portée de main, alors que je tente de faire enten­dre son insis­tance. Mon leit­mo­tiv a été que, mal­gré toute notre sci­ence et nos tech­niques, nous sommes moins bien pré­parés que jamais à répon­dre à la men­ace de désas­tre socio-écologique que nous asso­cions tous deux à la fig­ure de Gaïa. Mais il m’importe de soulign­er que si cette fig­ure est celle dont les cli­ma­to­logues déchiffrent la men­ace, elle n’est pas elle-même un parte­naire poli­tique. Elle répond de manière implaca­ble à nos actions mais aus­si de manière aveu­gle, car la seule chose qui compte pour le cli­mat c’est leur résul­tante, la quan­tité de CO2 émise. Le « Par­lement des choses » de Bruno devrait donc réu­nir tous ceux qui sont sous la men­ace de ce que j’appelle son intru­sion.

C’est pourquoi j’apprécie pro­fondé­ment que, dans son Face à Gaïa, Latour la présente comme fig­ure silen­cieuse, désig­nant du doigt la terre, cette terre meur­trie. Ce qu’elle désigne est l’ensemble de ceux avec qui il faut appren­dre à vivre, qui dépen­dent de nous et dont nous dépen­dons. Ce sont ces inter­dépen­dances qu’il s’agit de met­tre en poli­tique et, comme elles sont tou­jours situées, le « Par­lement » de Bruno ne devra pas « con­vo­quer » les délégués des choses, mais réu­nir en chaque lieu sen­si­ble les témoins qui don­nent voix aux manières dont ce qui existe existe par d’autres et au risque des autres.

Face aux cat­a­stro­phes cli­ma­tiques, envi­ron­nemen­tales, humaines qui frap­pent le XXIème siè­cle, ce que tu as défi­ni avec Philippe Pig­narre comme l’emprise, l’envoûtement sor­ci­er exer­cé par le cap­i­tal­isme n’est-il pas appelé à s’effondrer ?

L’envoûtement est en tout cas tou­jours là, et il est même plus puis­sant que jamais puisque nous restons sidérés face à la men­ace – nous savons mais nous sommes som­més de con­tin­uer le busi­ness as usu­al, et il est bien enten­du que si nous devons éviter les cat­a­stro­phes, ce sera dans le respect des lois du marché et sur un mode qui assure la crois­sance. En fait, lorsque Philippe et moi avons pro­posé de penser le cap­i­tal­isme à la manière d’un sys­tème sor­ci­er, c’était pour soulign­er le fait que, con­tre toute attente, son emprise s’était main­tenue, voire ren­for­cée, alors qu’il ne ten­tait plus, ou plus vrai­ment, de se présen­ter comme syn­onyme de pro­grès. La prise nou­velle qu’il a agencée a été « vous n’avez pas le choix » – il s’est fait fab­ri­ca­teur de ce que nous avons nom­mé des « alter­na­tives infer­nales » – si vous refusez cela, les délo­cal­i­sa­tions par exem­ple, vous aurez pire. Aujourd’hui, l’alternative est plané­taire : si vous refusez les lois du marché et la lib­erté d’investissement que vos gou­ver­nants se sont engagés à respecter, sous pré­texte des cat­a­stro­phes qu’ils provo­quent, ce sera l’effondrement de l’économie.

Mais notre but, dans La Sor­cel­lerie cap­i­tal­iste, était d’abord d’évoquer l’exemple des sociétés à sys­tème sor­ci­er pour l’associer à la ques­tion « com­ment se pro­téger », une ques­tion que Marx, qui vivait à une époque où rég­nait l’évidence du lien entre cap­i­tal­isme et pro­grès tech­ni­co-indus­triel, n’avait pas posée. Pour lui la prise de con­science de ce que le pro­grès se fai­sait aux dépens des tra­vailleurs devait suf­fire. Il me sem­ble que beau­coup d’activistes aujourd’hui com­men­cent à appren­dre à se pro­téger, à créer des pra­tiques effi­caces pour résis­ter aux pièges qui nous paral­y­sent.

Tu as pré­facé l’ouvrage d’Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur la pos­si­bil­ité de vivre dans les ruines du cap­i­tal­isme. Cette néces­sité d’apprendre à habiter les ruines lais­sées par la dévas­ta­tion cap­i­tal­iste ne témoigne-t-elle pas quelque part d’un aveu d’impuissance par son refus d’envisager un post­cap­i­tal­isme, une sor­tie de son régime ? Com­ment faire bouger notre « scène » et inven­ter d’autres manières de fray­er un avenir viable, d’habiter Gaïa ?

Pour Tsing, le cap­i­tal­isme con­tem­po­rain a d’ores et déjà fait le choix des ruines, tant sociales (pré­cari­sa­tion général­isée) qu’écologiques (extrac­tion par tous les moyens). Il n’est plus con­struc­teur de mon­des, comme à l’époque de Marx. Il exploite sans se souci­er des con­séquences et lorsque la ressource est épuisée, il passe ailleurs. Alors, il faut bien sûr lut­ter con­tre lui, mais en sachant qu’il nous lais­sera un monde pro­fondé­ment endom­magé. Un avenir éventuelle­ment viable devra s’inventer dans des lieux ruinés, pas dans un monde dont nous seri­ons les jar­diniers ou les inten­dants, car ceux-là ont un « chez eux » où ren­tr­er après s’être affairés. C’est ce que savent les activistes lorsqu’ils dis­ent « on a besoin de racines pour résis­ter, pour tenir le coup dans la tem­pête ». Ils sont en train de réin­ven­ter une idée de racine qui résiste à celle d’émancipation comme déracin­e­ment. Les racines, c’est ce qui nous fait appartenir à un lieu, avec d’autres, humains et non humains. Vivre dans les ruines ce n’est pas une fig­ure apoc­a­lyp­tique, pour Tsing. C’est un défi.

Évidem­ment cela peut tourn­er à la cat­a­stro­phe mais les ruines sont d’abord un lieu où rien n’est don­né, où rien ne va de soi, où aucun raison­nement, aucun « et donc » ne donne le droit d’oublier les con­séquences. Un lieu où se pose à chaque pas la ques­tion dont Leib­niz fai­sait son « grand con­seil moral » : dic cur hic, dis pourquoi ici. C’est-à-dire évite les général­ités, situe ton action dans le « ici » rends-toi sen­si­ble à cet « ici » qui te situe. Les ruines sont un lieu qui demande un con­sen­te­ment à la pré­car­ité, à la vul­néra­bil­ité. Il ne s’agit pas de se résign­er à la pré­car­ité organ­isée par le cap­i­tal­isme, bien sûr. Con­sen­tir, ce n’est pas se résign­er, c’est « sen­tir avec ». Con­sen­tir à la pré­car­ité ce n’est pas se sen­tir dépen­dant de ce que l’on ne maîtrise pas, c’est guérir du rêve de maîtrise que dis­sim­u­laient les idéaux d’indépendance ou d’autonomie. C’est réap­pren­dre l’art de faire atten­tion, les pra­tiques du devenir sen­si­ble que le cap­i­tal­isme nous a fait oubli­er – vends ta force de tra­vail et ne te demande pas ce que j’en fais ! Mais pas seule­ment le cap­i­tal­isme. Ce que, depuis Pla­ton, on a bap­tisé rai­son, c’est ce qui est cen­sé tran­scen­der les cir­con­stances, être invul­nérable aux aléas, val­oir partout. Les ruines sont des lieux qui deman­dent de retrou­ver le sens exigeant de ces ter­mes que nous avons déshon­orés, réal­isme ou prag­ma­tisme.

Tu relances l’héritage de White­head en le con­frontant notam­ment aux prob­lèmes actuels. Quels sont les out­ils, les con­cepts white­hea­d­i­ens qui sont entrés en réso­nance avec tes ques­tion­nements ?

White­head, math­é­mati­cien, est devenu philosophe parce qu’il ne pou­vait accepter le pou­voir que la moder­nité a don­né à cer­taines abstrac­tions en leur con­férant ce qu’il appelait un « car­ac­tère con­cret mal placé » et en se soumet­tant aux absur­dités qui en découlaient. On pour­rait dire que c’est un philosophe « activiste », parce que ses con­cepts ont pour voca­tion de faire sen­tir et penser non pas telle­ment con­tre cette soumis­sion – ce ne sont pas des con­cepts dénon­ci­a­teurs, défen­dant le vrai con­tre les faus­saires – mais en acti­vant l’expérience de l’importance de ce que cette soumis­sion demande de nég­liger. Dans ce devenir philosophe-activiste a joué un rôle névral­gique le refus de ce qu’il a nom­mé « bifur­ca­tion de la nature », c’est-à-dire la bifur­ca­tion entre une nature « objec­tive », dénuée de valeurs, de beauté, de sens, explic­a­ble en ter­mes de caus­es indif­férentes à leurs effets, et une nature « sub­jec­tive », dont serait seul respon­s­able l’esprit humain qui attribue aux être naturels sen­si­bil­ité et visée inten­tion­nelle. White­head ne va pas argu­menter con­tre cette bifur­ca­tion dont les con­séquences sont partout, ce serait comme vider un océan à la petite cuil­lère. Il va faire sen­tir son absur­dité. Et il va pren­dre le par­ti de l’expérience. La tâche de la philoso­phie, écrit-il, est de ne rien élim­in­er de ce dont nous avons effec­tive­ment l’expérience. Et, afin d’« équiper » les philosophes pour cette tâche apparem­ment insen­sée, il va s’embarquer dans la con­struc­tion d’un sys­tème méta­physique d’une red­outable abstrac­tion, qui détrône de leurs pré­ten­tions antag­o­nistes les abstrac­tions qui pré­ten­dent décrire le con­cret alors qu’elles le démem­brent. Et notam­ment les caus­es aveu­gles et les visées inten­tion­nelles qui font bifur­quer la nature. Ce sys­tème ne pré­tend pas à une autre vérité que celle de l’efficacité. Et c’est ce dont j’ai fait l’expérience. Cela sus­cite une mise en mou­ve­ment de la pen­sée qui n’a rien à voir avec un mou­ve­ment vers une vérité cachée ou oubliée ou niée. C’est un mou­ve­ment beau­coup plus tor­du, une sorte de mau­vaise volon­té de la pen­sée dont le « oui » est tou­jours asso­cié à un « mais ». Par exem­ple, on ne dira pas « cause » sans se deman­der « com­ment », ici, cette cause cause, ni « visée » sans la reli­er à la manière dont cette visée situe ici l’être, humain ou non-humain, qu’elle ani­me. Et le « mais » n’est pas démys­tifi­ca­teur, il a plutôt quelque chose d’humoristique. Le leit­mo­tiv de White­head était « il ne faut pas exagér­er », ou « noth­ing too much », mais il ne s’agit jamais d’humilier.

C’est là, je crois, que j’ai appris le dégoût des « ne que » et des vérités qui insul­tent, comme les sci­en­tifiques, lorsqu’ils se présen­tent comme rationnels, ce qui sous-entend que les autres ne le sont pas, ou comme les penseurs cri­tiques, lorsqu’ils dis­ent que les réus­sites des sci­ences ne sont que la résul­tante de rap­ports soci­aux. Mais ce dont j’ai fait l’expérience plus récem­ment, c’est que le sys­tème con­ceptuel de White­head aide à s’aventurer ailleurs que dans le type de cas aux­quels lui-même pou­vait penser à son époque. Là il ne s’agit plus d’ôter à nos abstrac­tions le pou­voir de nier, mais plutôt d’apprendre à expéri­menter avec l’inconnue qui fai­sait dire à Spin­oza « nous ne savons pas de quoi nos corps sont capa­bles », ce qui sig­ni­fie aus­si « ce que nous pou­vons devenir capa­bles de penser, d’imaginer, de faire ». En fait, la moder­nité nous a plutôt stupé­fiés, elle a creusé une dis­tance max­i­male entre les quelques-uns qui créent et les autres qui sont mutilés. Il ne suf­fit pas de dénon­cer les iné­gal­ités socio-économiques, nous avons besoin de dis­posi­tifs qui nous ren­dent capa­bles de sen­tir et de penser les uns avec les autres, grâce aux autres, au risque des autres.

Un mot sur le GECo, le Groupe d’études con­struc­tivistes…

Bruno Latour a un jour remar­qué que nous étions les seul/e/s à ne jamais dire « ce n’est qu’une con­struc­tion. » Nous sommes ama­teurs de con­struc­tions, nous aimons à com­pren­dre ce qu’elles requièrent, ce qu’elles pro­posent et ce qu’elles font au monde où elles inter­vi­en­nent. On pour­rait dire « nous les goû­tons » au sens où le mot d’Horace « Aude Sapere », que Kant a détourné pour définir les Lumières en « Ose te servir de ton enten­de­ment », peut aus­si se traduire par « Ose goûter. » Évidem­ment nous priv­ilé­gions les auteurs qui ont du goût, pas les insipi­des ni non plus ceux qui fab­riquent des poi­sons, mais il n’y a pas une doc­trine GECo, plutôt un style. C’est un groupe qui réu­nit des philosophes et d’autres qui ne le sont pas, sur base d’un besoin partagé de respir­er, de penser ensem­ble sans effets de manche, sans esprit de sérieux, mais pas sans pas­sion. En fait, dès sa créa­tion, et même avant, depuis quelque vingt ans, notre idée a été d’actualiser une spé­ci­ficité de la philoso­phie : en maths ou ailleurs, mélanger des étu­di­ants débu­tants, des doc­tor­ants et des profs n’a pas beau­coup de sens ; en philoso­phie, c’est pos­si­ble à con­di­tion qu’on exclue les argu­ments d’autorité, les références éru­dites, les joutes ora­toires, et à con­di­tion qu’on ait le goût de penser ensem­ble. Donc on n’a pas besoin de sélec­tion­ner, ces con­di­tions sont en elles-mêmes assez effi­caces. Si nous vivons aujourd’hui dans les ruines de l’université, soumise à l’impératif de com­péti­tiv­ité et à des modes d’évaluation aux effets per­vers, on peut dire que le GECo expéri­mente la pos­si­bil­ité de la vie dans les ruines.

Véronique Bergen

Pour la guerre des sci­ences :
L’invention des sci­ences mod­ernes, Flam­mar­i­on, 1994 (Prix quin­quen­nal de l’essai, 1996).

Pour l’écologie des pra­tiques :
La Vierge et le neu­tri­no, Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2006.

Pour le cap­i­tal­isme :
La sor­cel­lerie cap­i­tal­iste. Pra­tiques de désen­voûte­ment, La Décou­verte, 2005.

Pour l’intrusion de Gaïa :
Au temps des cat­a­stro­phes, Les Empêcheurs de penser en rond/La Décou­verte, 2009.

Pour White­head :
White­head et les rumi­na­tions du sens com­mun, Les Press­es du réel, 2017.
Anna TSING, Le Champignon de la fin du monde, Les Empêcheurs de penser en rond/La Décou­verte, 2017.
Bruno LATOUR, Poli­tiques de la nature, La Décou­verte, 2009.
Bruno LATOUR, Face à Gaïa, La Décou­verte, 2015.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 198 (avril-juin 2018)