Isabelle Stengers. Activer l’héritage de Whitehead et nos puissances d’exister

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle STENGERS, Civilis­er la moder­nité ? White­head et les rumi­na­tions du sens com­mun, Les Press­es du réel, coll. « Dra­ma », 2017, 208 p., 19 €/ePub : 6.99 €, ISBN : 978–2‑84066–741‑4

stengers civiliser la modernité.jpgDans cet essai, Isabelle Stengers pour­suit une œuvre qui con­stru­it la philoso­phie comme insoumis­sion, comme prob­lé­ma­ti­sa­tion. Com­ment pro­longer, relancer l’héritage de White­head dans une époque plongée dans l’ère de l’Anthropocène (plus exacte­ment Cap­i­talocène), mar­quée par des rav­ages écologiques menaçant la survie des écosys­tèmes, de l’homme lui-même ? Stengers et White­head rejet­tent la scène pla­toni­ci­enne inau­gu­rale qui sous-tend la philoso­phie : la sépa­ra­tion entre vérité et opin­ion reléguée dans l’ignorance, entre ceux qui savent et citoyens pris­on­niers de la doxa. À rebours de cette dis­qual­i­fi­ca­tion du sens com­mun, de la guerre que livrent à ce dernier une cer­taine sci­ence, une cer­taine philoso­phie, White­head en appelle à soud­er  l’imagination au sens com­mun. Le rejet du mépris du sens com­mun a un cor­rélat : l’abandon de la bifur­ca­tion de la nature entre réal­ité objec­tive et réal­ité sub­jec­tive, entre faits et valeurs. La bifur­ca­tion de la nature a en effet entraîné une bifur­ca­tion des savoirs qui, opposant objec­tiv­ité des faits et juge­ments de valeur, s’avance comme une arme d’autorité per­me­t­tant de faire taire les opin­ions des acteurs soci­aux. Ques­tion­ner les manières d’activer les savoirs des citoyens, leurs expéri­ences face aux experts, c’est faire importer ce que les experts nég­li­gent, mais aus­si veiller à ne pas repro­duire de dis­qual­i­fi­ca­tions, à ne pas ressem­bler à l’ennemi.

À par­tir de White­head mais aus­si Deleuze, Har­away, Latour, Souri­au, Isabelle Stengers tisse une écolo­gie des pra­tiques apte à forg­er de nou­veaux réc­its sur ce qui nous est advenu à la moder­nité : com­ment avons-nous pen­sé être sor­tis de l’animisme alors que, comme le mon­tre David Abram, notre ani­misme a migré vers l’écriture ? Com­ment en sommes-nous venus à con­clure à une excep­tion­nal­ité humaine, au spé­cisme, à la dom­i­na­tion de l’abstraction ? De l’amarante qui a résisté au Round Up de Mon­san­to à l’agencement for­mé par Don­na Har­away et sa chi­enne Cayenne, de la ques­tion des dettes impayées (coloni­sa­tion, destruc­tion par l’Occident des civil­i­sa­tions autres) à la méfi­ance face aux « fables mod­ernistes où rivalisent la célébra­tion de la grandeur de l’Homme et la dénon­ci­a­tion de Sa cul­pa­bil­ité » (se déclar­er coupables d’une part « ne peut tenir lieu de principe », d’autre part, can­tonne les vic­times dans la pos­ture de l’innocence), Isabelle Stengers active l’héritage de White­head en déploy­ant une pen­sée ouverte sur les pos­si­bles, au plus loin de la déplo­ration ou de la résig­na­tion à l’impuissance. Dans sa pré­face à l’essai d’Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur les pos­si­bil­ités de vie dans les ruines du cap­i­tal­isme, elle relaie cette néces­sité d’apprendre à « vivre dans les ruines ».


Lire aus­si : un extrait de Civilis­er la moder­nité? 


Le geste spécu­latif qu’elle pro­pose — qu’elle désigne comme la « ver­sion SF, ten­tac­u­laire » de la méta­physique de White­head — rap­pelle que « même si nous étions capa­bles d’échapper au pire, c’est sur une terre appau­vrie, empoi­son­née, épuisée, au cli­mat pro­fondé­ment et très durable­ment per­tur­bé que nos descen­dants auront à vivre ». Essai vital et vital­iste, exhaus­sant nos puis­sances d’exister, Civilis­er la moder­nité ? nous lance des out­ils sans maître ni guide, nous incite à fab­ri­quer des mon­des. « Civilis­er » une sci­ence prise dans l’abstraction va de pair avec la créa­tion de ressources de penser, d’agir, de résis­ter, avec l’expérimentation d’autres manières d’exister, d’être affec­té, de nouer des agence­ments où se con­nectent humains et non-humains.

Véronique Bergen