Serge Federico, Calixte

Avant qu’il ne soit trop tard

Serge FEDERICO, Cal­ixte, Le Cri, 2002

Si on en croit le roman (mais c’est un roman), Serge Fed­eri­co a eu l’idée de Cal­ixte après une réu­nion des anciens rhé­toriciens de l’Athénée du Sacré-Cœur au cours de laque­lle un de ses condis­ci­ples de l’époque (Jean-Christophe) lui a racon­té un épisode de sa vie, celui de son amour pour une femme qui a débar­qué chez lui presque par hasard avec une enfant noire prénom­mée Cal­ixte : elle venait de quit­ter un mari qui la bat­tait. Elle retourn­era avec lui quelques mois plus tard. Il en ignor­era tou­jours la rai­son. Serge Fed­eri­co a imag­iné cette rai­son, d’autres choses aus­si, beau­coup d’autres choses même, et en a fait son deux­ième roman. Peu importe que cette anec­dote soit vraie ou pas, le plus remar­quable est que l’écrivain se mette en scène pen­dant quelques pages, qu’il ancre ain­si ce réc­it dans la réal­ité — ce qui donne davan­tage de poids à la mo­rale de l’his­toire et lui per­met d’ou­vrir un spec­tre de gen­res lit­téraires qui va, dis­ons, de l’aut­ofic­tion au roman d’an­tic­i­pa­tion. Le but ultime étant, à ce que l’on peut déduire, d’écrire (intran­si­tive­ment) et de par­ler de l’é­tat du monde actuel. Si le roman est né du réc­it de Jean-Chris­­tophe, il trou­ve une autre de ses orig­ines dans le géno­cide du Rwan­da. De toute sa fa­mille, Cal­ixte est la seule à avoir survécu au mas­sacre. Lorsqu’à son tour elle dis­paraît (en 2019), plus aucun enfant ne naît en Bel­gique. Com­ment est-ce pos­si­ble ? Com­ment en est-on arrivé là ? Voilà ce que se demande Dieu. Aus­si ordonne-t-il à un ange gar­di­en de men­er l’en­quête. Pour se faire, celui-ci com­mence par occu­per l’en­veloppe char­nelle de tous les proches de Cal­ixte puis, dans la sec­onde par­tie du livre, il s’incorpo­rera dans celle, unique, d’un ado­les­cent qui vient de se sui­cider, à qui il redonne vie. En quelque sorte. Car si le corps est bien celui de l’ado­les­cent, l’e­sprit, lui, appar­tient à l’ange. En quelque sorte. C’est moins sim­ple que cela. En tous les cas, cela per­met de re­tourner à quelques bonnes vieilles ques­tions sur la dis­so­ci­a­tion du corps et de l’e­sprit. Sous cette nou­velle enveloppe chamelle, il fréquentera Cal­ixte, tombera amoureux d’elle, couchera avec sa mère et il lui arrivera nom­bre d’aven­tures qui sont autant d’é­tapes pour appren­dre à devenir un homme. Ce qui n’est déjà pas sim­ple en temps nor­mal mais qui se com­plique encore dans un futur où une grande par­tie du monde sera à feu et à sang. Car selon les prévi­sions de Serge Fe­derico, rien de ce qui se trame aujour­d’hui ne s’arrangera, tout ne fera même qu’empi­rer : la prop­a­ga­tion de l’idéolo­gie d’ex­trême droite, le cap­i­tal­isme envahissant et écras­ant les pays les plus pau­vres du monde… A moins que de se réveiller. Mais est-ce que l’art est assez puis­sant pour que l’on entende cet appel, ou d’autres, celui de Michael Moore (Bowl­ing for Columbine) par exem­ple, et que l’on réagisse avant qu’il ne soit trop tard ?

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 125 (2002)