Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents

Le travail du vide à temps plein

Lydia FLEMCom­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents, Seuil, 2004

flem comment j ai vide la maison de mes parentsOrphe­lin de ses deux par­ents, on en devient par là-même héri­ti­er. En général. De cet état que l’on n’a pas choisi, on peut se deman­der si on est le des­ti­nataire, la vic­time ou l’usurpa­teur. Aus­si sim­ple est le titre de ce livre, Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents, aus­si simple­ment s’en décline le réc­it, méthodique comme le range­ment qu’il tente et qui procède par paliers ou plutôt par caté­gories, comme les chapitres d’une his­toire et leur titre.

Oscil­lant entre nos­tal­gie et acca­ble­ment, Lydia Flem con­state avec sur­prise qu’af­fron­ter la douleur, l’ab­sence défini­tive des êtres chers, en un mot le vide, revient à com­bat­tre le plein, le trop-plein de leur mai­son, d’un ensem­ble de vies inter­rompues livré brut dont on ne sait que faire en l’abor­dant. Com­ment s’y attach­er sans effroi, com­ment en oser l’ef­frac­tion, en trou­ver le courage ? Dans ce désor­dre obligé — « par où com­mencer ? » —, Lydia Flem s’ef­force de trac­er des voies de péné­tra­tion dis­tinctes, seul moyen de con­jur­er l’im­pres­sion de dévas­ta­tion qui l’en­vahit, au fig­uré comme au pro­pre. Les papiers innom­brables, les ob­jets les plus hétéro­clites, les bouts de chan­delles (au vrai !), les col­lec­tions inat­ten­dues, les pho­tos révéla­tri­ces, les vête­ments qu’habité encore un ordon­nance­ment mater­nel, en sou­lignant l’ir­rémé­di­a­ble absence, tout cela qui à la longue fini­ra par se soumet­tre docile­ment au tri et aux traite­ments diver­si­fiés de l’héri­tière retient encore le geste, con­duit d’abord à penser, à s’at­ten­drir, à hésiter. Il faut du temps, des efforts répétés pour enfin décider du sort de cha­cune des choses dont on ne peut s’empêcher de faire le cat­a­logue. Elles de­viendront sou­venirs que l’on veut con­serv­er, cadeaux que l’on donne à des amis, à des pa­rents, rebuts dont s’empareront les marchands ou — déci­sion dif­fi­cile et ultime — déchets dont on se débar­rasse quand on le peut. Mais ce livre ne serait qu’un inven­taire si l’au­teure, à tout moment, ne fai­sait par­ler cha­cune de ses retrou­vailles ou décou­vertes. Car chaque par­celle de la mai­son, chaque objet qui s’y trou­ve a son his­toire, tan­tôt lé­gère et fugi­tive, tan­tôt fon­da­men­tale. Plus qu’au sou­venir d’ailleurs, c’est à une ren­contre que s’ou­vre la mai­son, elle invite à lire un passé dont l’en­fant n’avait qu’une faible idée ou pas la moin­dre. D’odieux pirate ou de rapace, l’héri­tière doit se muer en offi­ciant cultuel et légitimer sa besogne en faisant sens de ses décou­vertes. C’est un peu comme si, selon ses pro­pres mots, elle se fai­sait la psy­chanalyste de ses par­ents pour enfin les con­naître et les com­pren­dre. Pour enfin en par­ler, en écrire. « Fille de mots et de pa­pier », elle ne peut en effet capter les affects que par l’écri­t­ure. C’est ain­si que, né du deuil, ce livre s’im­pose soudain à elle. C’est le réc­it de cette genèse qui en fait l’o­rig­i­nal­ité. Enfin, dépas­sant sa douleur per­son­nelle, Lydia Flem en arrive à décrire l’u­ni­verselle prob­lé­ma­tique de la perte : « un mal qui nous frappe tous et nous laisse cois ». Ce qui nous vaut un chapitre lim­i­naire très dense, très fort et remar­quable par la rigueur et l’é­conomie de la for­mule où chaque mot frappe, sur le néces­saire tra­vail du vide que cha­cun fait comme il peut. Épreuve diffé­rente de la franche douleur et que générale­ment l’on tait tant elle s’ap­par­ente peut-être à un meurtre sym­bol­ique. Épreuve libéra­toire aus­si et dou­ble­ment lorsqu’on peut en faire un livre.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°133 (2004)