Lydia Flem, La reine Alice

La part d’indestructible 

Lydia FLEM, La reine Alice, Seuil, 2011

31-zHAigW0L._SX210_Ce jour-là, pour Alice, la vie a bas­culé. L’avenir s’est fer­mé. En un instant, elle est passée de l’autre côté du miroir. « De l’autre côté de soi. »
Se révolter con­tre le can­cer ? Som­br­er au creux du dés­espoir ? Ou accepter, faire face, ten­ter de trac­er un chemin, de chercher de nou­veaux repères dans un monde incon­nu ?


Dans son dix­ième livre, La reine Alice, dédié à Lewis Car­roll, Lydia Flem entre­croise les fils et les couleurs pour com­pos­er une trame toute per­son­nelle. Elle varie les reg­istres, change d’humeur et de ton. Entremêle les grâces légères de la fan­taisie et les affres de la mal­adie. L’imagination dansante, cha­toy­ante, et la douloureuse lucid­ité. La magie et l’âpre réal­ité.

L’alternance tient par­fois du grand écart. On se sent étour­di devant un cortège d’apparitions fan­tas­magoriques (la Licorne, le Troll au sourire inaltérable, le récon­for­t­ant Ver à Soie et son dou­ble Cheru­bi­no Bal­bozar, la Fée Pra­line, la cru­elle Reine Rouge…), une pro­fu­sion d’aventures cocass­es, de dia­logues saugrenus. Dérouté par la verve joueuse, la mal­ice inven­tive qui ornent ce voy­age au Pays du Miroir, pays du corps souf­frant, du cœur aux abois, du temps sus­pendu.

Mais Alice nous retient, si proche dans la vio­lence de ses détress­es (« Ce n’était pas du cha­grin, mais un fra­cas de tout son être. ») ; l’acuité de ses inter­ro­ga­tions (« Ma mémoire fonc­tion­nerait-elle à l’envers ? deman­da Alice. Non pas en arrière, mais en avant ? Puis-je me sou­venir de ce que je n’ai pas encore vécu ? ») ; la spon­tanéité de ses désar­rois (« Je n’aurais jamais cru que c’était si ter­ri­ble de per­dre ses cils et ses sour­cils. C’est comme si je n’avais plus de vis­age, com­prenez-vous cela ? »). Épuisée mais vail­lante, des séances éprou­vantes de chimio­thérapie à celles de radio­thérapie. Dévastée par la souf­france, mais puisant dans les accalmies, qui ren­dent ses larmes presque douces, la force de se remet­tre debout.

On avance avec elle, on tombe, on se relève. On partage ses décou­vertes : « Le monde est beau, non pas mal­gré ses peines, mais avec elles. Il ne pour­rait y avoir de joie s’il n’y avait de douleur, de ten­dresse s’il n’y avait de soli­tude. C’est ain­si. Et c’est bien ain­si. » « Alice apprit à aimer les petites choses du quo­ti­di­en, les objets hum­bles, utiles ou inutiles, aux­quels elle n’avait jamais prêté beau­coup d’attention et qui pou­vaient peut-être dire le temps de l’exil de l’autre côté du miroir. » Et cette révéla­tion qui résonne comme une promesse, ouvre d’autres hori­zons : « Puis­er dans le dénue­ment, l’impuissance, la souf­france et la peur, une nou­velle lib­erté. » « Le temps de la mal­adie n’était pas un temps per­du, seule­ment une mise entre par­en­thès­es, loin du monde, proche de soi. »

Alors, la tra­ver­sée du miroir, des tem­pêtes du corps et de l’âme, ne serait pas seule­ment la cat­a­stro­phe qui avait foudroyé Alice, mais lais­sait poindre une aube, une vérité secrète, peut-être une chance : « sans plus chercher à se défendre, à se pro­téger, à se cacher, à vouloir éviter à tout prix ses peurs, oser faire con­nais­sance avec soi. » Avec « sa part d’indestructible », que plus rien ni per­son­ne ne pour­rait nous vol­er.

Fran­cis Ghy­sen

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°166, 2011