Lydia Flem, Lettres d’amour en héritage

Comment Lydia Flem a lu la correspondance de ses parents

Lydia FLEMLet­tres d’amour en héritage, Seuil, 2006

flem lettres d amour en heritageDébar­ras­sons-nous d’en­trée de jeu d’un petit quelque chose, d’un pas grand-chose qui nous a gêné à la lec­ture de Let­tres d’amour en héritage : il y a quelques para­graphes (notam­ment dans le chapitre «La cent cinquan­tième let­tre») qui énon­cent des pro­pos, des général­ités que l’on a déjà lus et enten­dus sou­vent ailleurs (par exem­ple, que l’on cor­re­spond tou­jours avec quelqu’un d’ab­sent…). Cela dit, on peut se con­sacr­er au meilleur du livre, un livre qui prend la suite de Com­ment j’ai vidé la mai­son de mes par­ents lequel avait con­nu, au print­emps 2004, un reten­tisse­ment mérité. Le pont entre les deux ouvrages se fait d’une manière qui sem­ble toute sim­ple mais qui est un joli coup de style lit­téraire (et peut-être même psy­ch­an­a­ly­tique). Le deux­ième livre com­mence par ces mots : «Je n’avais pas mis de point final à ma dernière phrase.» Enten­dez à la dernière phrase de Com­ment j’ai vidé… Il suf­fit de véri­fi­er : effec­tive­ment, il n’y a pas de point final à ce texte. Ce n’é­tait prob­a­ble­ment pas en prévi­sion d’un autre livre mais, comme l’ex­plique l’écrivaine : «Mon cha­grin était encore trop vif, la perte trop écras­ante. Je ne pou­vais pas imag­in­er que ma peine se ferait petit à petit moins vio­lente, qu’elle deviendrait une com­pagne apaisée, assour­die, faite de sou­venirs et d’évo­ca­tions récon­for­t­antes. Le deuil n’é­tait pas clos.» Le geste est beau, le pas­sage de relais réus­si.
Comme la douleur est dev­enue moins écras­ante, Lydia Flem a pu con­tin­uer le tra­vail entamé avec le livre ini­tial; après avoir vidé le gre­nier de ses par­ents, elle va lire leur cor­re­spon­dance amoureuse, celle qu’ils ont échangée entre 1946 et 1949, de leur ren­con­tre à leur mariage. Pen­dant ces années d’im­mé­di­ate après-guerre, la mère (Jacque­line) est soignée dans un sana­to­ri­um en Suisse, elle est rev­enue des camps «atteinte d’une grave tuber­cu­lose pul­monaire, la peau sur les os, pesant moins lourd qu’une enfant», avec une forte envie de vivre aus­si; le père (Boris) vit en Bel­gique, de retour d’un camp de tra­vail en Bav­ière où il a été pris­on­nier pen­dant trois ans. Ils se sont ren­con­trés au sana­to­ri­um où Boris est venu saluer une jeune fille malade. Jacque­line est dans la cham­bre à côté. L’his­toire d’amour s’amorce. En ses prémices, elle se nour­ri­ra essen­tielle­ment des let­tres que les amoureux vont échang­er; ils ne se ver­ront guère avant de se mari­er. C’est cette cor­re­spon­dance-là que Lydia Flem a reçue en héritage et qu’elle n’avait pas ouverte quand elle s’é­tait occupée de la répar­ti­tion des objets. Pen­dant des mois, elle va les recopi­er, les numérot­er. En résumer cer­taines.

Le livre est écrit sur le même principe que Com­ment j’ai vidé… : l’au­teure com­mence par indi­quer les réti­cences qu’elle a devant la tâche qui l’at­tend (faut-il lire la cor­re­spon­dance de ses par­ents?; c’est une chance de con­naître la ren­con­tre qui est à notre orig­ine, l’his­toire qui est nôtre sans être nôtre…), elle fait état de l’é­tat de son deuil, de sa douleur, elle fait des allers et retours entre les let­tres (elle en donne quelques-unes à lire) et l’ef­fet qu’elles ont sur elle. Elle racon­te ses par­ents, explique com­ment elle a dû vivre, par­fois dif­fi­cile­ment, avec, en elle, ces deux êtres qui s’aimaient autant, qui voulaient être tout l’un pour l’autre, mais qui étaient aus­si pro­fondé­ment et inex­orable­ment blessés par la Deux­ième Guerre mon­di­ale et en ont porté, toute leur vie, les con­séquences : Boris cher­chant plutôt à éviter les mau­vais sou­venirs et leurs évo­ca­tions, Jacque­line en gar­dant les traces dans son corps malade. Sans l’hor­reur des camps, leur his­toire n’au­rait prob­a­ble­ment pas été la même, ni le rap­port à leur enfant. Qui se demande jusqu’où elle a mis ses pas dans les leurs (elle pense même être dev­enue psy­ch­an­a­lyste «pour analyser, et panser, la douleur de son père»), qui se demande aus­si «Com­ment vivre quand on est enfant de sur­vivant? Com­ment oser vivre, rire, bouger, chanter, être heureuse? Pour­tant, ils voulaient que la vie l’emporte sur l’anéan­tisse­ment. Ma nais­sance était un mir­a­cle à leurs yeux. La vie plus forte que toutes les morts.»
Cette vie à vivre mal­gré tout, avec ses par­ents, con­tre eux, après eux est peut-être ce que nous apprend le plus juste­ment le livre de Lydia Flem écrit en douceur, avec pondéra­tion, nuances, dans le silence de sa nuit et la clarté de sa pen­sée.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)