Francis Dannemark (1955-2021)

Francis Dannemark

Francis Dannemark

La carrière littéraire de Francis Dannemark commence tôt, dès ses études de Lettres à l’université de Louvain (1973-1977), où il crée des poèmes et en échange avec des amis : l’écriture, pour lui, est d’emblée indissociable de la circulation des textes, de leur confrontation. D’allure très contemporaine, loin du lyrisme et des alexandrins, sa poésie joue sur le discontinu sans verser dans le formalisme alors de mode, émaillée de références à la culture américaine du 20e siècle – jazz, romans de F.S. Fitzgerald, cinéma des années 1950, rock –, le tout baigné d’une tonalité douce-amère qui jamais ne se démentira. Avec quelques complices, il lance une petite revue stencilée : La vigie des minuits polaires – titre emprunté à Jules Laforgue, non moins insolite que ceux des premières plaquettes, Improbables stéréographes ou Clous de girafe.

Une sorte de pulsion miniaturiste anime le jeune auteur, réticent à toute forme d’étalage : textes de style minimaliste, livrets de taille minuscule, une forte loupe étant utile pour déchiffrer la dédicace… Ceci n’empêche pas P. Seghers d’éditer en 1977 Heures locales, avec une quatrième de couverture de B. Delvaille : « la poésie de Francis Dannemark est discrète comme une musique au bord de la mer, à l’arrière-saison. Désenchantée, elle enchante, elle est sans plainte ni révolte. Elle a cette pointe d’exotisme qui permet de passer le cap des modes. Elle sonne juste et voilé, un peu acide, un peu blessée ». Signés S. Fauchereau, G. Pudlowski ou J. Izoard, les premiers échos de presse ne sont pas moins encourageants.

Son diplôme en poche, Francis se tourne vers l’enseignement, épouse Nathalie et lance à l’été 1978 une nouvelle série de La vigie (six numéros jusqu’en 1980). On y trouve textes, dessins et photos de D. Bedou, F. Favretto, B. Kerger et bien d’autres, proches par une sensibilité littéraire et artistique hors de toute école. La connivence est grande avec l’Atelier de l’Agneau et Robert Varlez, avec les revues Odradek, 25, Jungle, Varech, Revue et corrigée, Impasses, dont les contributeurs circulent souvent de l’une à l’autre. Pour F. Dannemark, c’est une période d’intense production : en 1978-81 paraissent douze recueils et plaquettes auto-éditées, dont Antarctique au Castor Astral et Périmètres chez Bedou, couronnés en 1983 par Les eaux territoriales (textes courts), sans doute le meilleur de sa poésie. « Cartes. Cartes du monde, cartes à jouer, qui disent tout. […] Et cartes du ciel pour la nuit. Y pointer l’index au hasard, cette seule escale ». Quant aux allusions entêtantes à la musique, elles ne visent ni Bach ni Wagner, plutôt Fats Waller, Stan Getz, Brian Eno, Tom Waits, John Cale et autres David Bowie…

dannemark memoires d un ange maladroit

C’est alors qu’en 1981, tel un coup de tonnerre dans un ciel bleu, parait chez Laffont Le voyage à plus d’un titre. Il sera suivi de La nuit est la dernière image en 1982 et de Mémoires d’un ange maladroit en 1984. Jusque-là exclusivement poète, F. Dannemark est devenu romancier, non sans une certaine aisance ; il entre dans la « cour des grands », salué par de nombreux médias en Belgique et en France. Les critiques soulignent l’atmosphère d’irréalité, l’ambiance mélancolique, la dérive peu rationnelle des évènements, le caractère somnambulique des personnages, tous traits qui révèlent un écrivain original et prometteur, prolongeant son univers poétique sans aucunement le renier. Cette notoriété naissante contraste avec une vie privée et professionnelle épineuse : sa santé fragile l’a éloigné de l’enseignement, il se retrouve gardien de nuit dans une maison de repos, puis traducteur et critique de cinéma, adjoint à la direction d’un magazine de B.D., à quoi se mêlent l’abus de cigarettes – déjà –, les fatigues chroniques, les ennuis d’argent à répétition… Francis supporte mal la routine et la discipline imposées, la contrainte que dicte le système en place ; heureusement, livres, musiques – il rêve d’être musicien –, films et images artistiques lui prodiguent ce que lui refuse le monde dit « réel ».

Paru en 1988, le roman L’hiver ailleurs constitue une sorte de déboité : écrit au « je », il met en scène un héros velléitaire et manipulé, abandonne toute atmosphère d’étrangeté et glisse dans l’anecdotique, laissant perplexes critiques et lecteurs. Entretemps, la vie sentimentale et professionnelle suit elle aussi un tracé sinueux. Francis a quitté Nathalie, se lie successivement à d’autres jeunes femmes, puis avec Corinne, anime des ateliers d’écriture, intègre un cabinet ministériel chargé de la Culture, dialogue avec des élèves en classe, malgré quoi sa situation matérielle reste « catastrophique », écrit-il. Fin de l’année, il est engagé à la Bibliothèque d’Anderlecht, non sans amertume : « le monde du travail m’est toujours apparu comme un accident, une mauvaise plaisanterie, un paysage sous-marin peuplé de mongoliens » (décembre 1990)… Les années suivantes, on va le voir, confirmeront les lignes littéraires et existentielles ainsi tracées.

Tout d’abord, Francis aime rassembler ses proches autour d’évènements festifs. Besoin de se rassurer ? Besoin de se sentir aimé, assurément. Ainsi le spectacle expérimental de l’Hypothésarts La dernière image d’un film rêvé : sur un scénario de type cinéma, nouant étroitement l’image et le son, il est présenté à Anderlecht fin 1984. Francis se fait au Centre Culturel de nombreux amis, dont la créative Martine Verreycken qui échafaude un projet un peu fou : nuit entière de déclamations sur Radio Air libre en mai 1991, puis spectacle multimédias « Choses qu’on dit la nuit », où est présenté le riche dossier pédagogique La mise à distance. Dits et non-dits dans l’œuvre de Francis Dannemark. De même, la sortie du roman Les agrandissements du ciel en bleu est fêtée début 1992 par un récital du pianiste de jazz Mal Waldron au club L’Archiduc. Plus modestes, mais très attendues par l’auteur, sont les rencontres avec le public dans les foires et les librairies ; Francis, qui aime tant parler, cherche l’entente avec ses interlocuteurs, la connivence amicale, les signes d’accord avec sa « vision du monde », tout intuitive et empirique qu’elle soit.

Ce besoin d’élargir et d’entretenir son aura sociale se manifeste aussi à l’égard des écrivains et professionnels. Après la fin de La Vigie, Francis collabore au trimestriel Affaires de style. Directeur du Centre culturel d’Anderlecht en 1995, il imprime à celui-ci une forte orientation littéraire, collabore avec la DRAC du Nord-Pas-de-Calais, séjourne en résidence à Arras. P. Allard et lui publient Résidences secondaires ou Des écrivains passent la frontière, textes de dix auteurs français et belges ; un second volume parait en 1996. Avec Th. Gunzig, X. Deutsch et É. Reunis, il compose le livret à quatre voix Le dernier qui sort du siècle éteint les autoroutes et ferme la porte. Un an plus tard, il propose à une dizaine d’amis et amies d’écrire une nouvelle d’une page débutant par « quand le téléphone sonna […] », un défi semblable étant lancé dans les écoles de Bruxelles et de Lille ; le résultat sera publié en janvier 1997. Peu après, c’est le tour de Frontière belge ’97. Des trains passent la frontière, textes de huit auteurs accueillis en résidence au printemps, et qui feront l’objet d’un festival littéraire en octobre. Récidive en 2000 avec Poète toi-même. C’est une quasi-frénésie de projets collectifs qui s’exprime ces années-là, la dimension affective étroitement mêlée à la dimension créative.

1998 marque l’intégration de F. Dannemark au Castor Astral, où ont paru ses romans Qu’il pleuve et La grève des archéologues : il prend la co-direction de la nouvelle collection « Escales du Nord », qui publiera romans, nouvelles, poésie, anthologies dus à P.P. Pasolini, J. Geeraerts, ou H. Claus, mais aussi aux débutant(e)s R. Vandamme, P. Allard ou C. Wajsbrodt. La collection acquiert bientôt une réputation flatteuse, car elle sort des sentiers battus sans sacrifier la qualité des textes. Entretemps, Francis a quitté le Centre culturel d’Anderlecht et fondé en 1999 l’asbl Escales des Lettres avec ses vieux amis D. Mortier et J.L. Hennart, le patron de L’Archiduc. À leur actif : des cafés littéraires, des rencontres, une demi-douzaine de festivals littéraires internationaux, souvent de conserve avec l’association flamande Het Beschrijf. Rien d’étonnant à ce que, début 2004, soit lancée au Castor Astral une « Bibliothèque flamande » – on y trouvera entre autres L.P. Boon, S. Hertmans et M. Van Hee, sans oublier l’excellente anthologie Ici on parle flamand et français. Une fameuse collection de poèmes belges. Rares et méritantes dans une Belgique culturellement si divisée, toutes ces initiatives bi-communautaires sont accueillies avec chaleur.

En 2004, Francis annonce que, depuis avril, il est « conseiller littéraire indépendant », mais on ne sait ce que cette nouvelle fonction aura pour suites. Ce qui est sûr, c’est qu’il fait son entrée chez Estuaire, nouvel éditeur à Tournai : non seulement il publie son roman L’homme de septembre dans la collection « Carnets littéraires », mais il en intègre le comité éditorial. Sa carrière de « bons offices » ne s’arrête pas là. En 2006, soutenu par le ministre Charles Picqué, il édite le volume Je me souviens de Bruxelles. Dix-neuf écrivains se racontent en ville, enrichi de trois-cents « micro-trottoirs » et de nombreuses illustrations. Autre son de cloche l’année suivante, avec L’école des Belges. Dix romanciers d’aujourd’hui. Composé avec J. Duhamel, E. Flory, H. Hiessler et D. Laroche, cet agréable guide littéraire vise particulièrement mais pas uniquement le public scolaire, que F. Dannemark n’a jamais délaissé.

Enfin, une forme plus intime et plus délicate de collaboration réside dans l’expérience de la co-écriture. Début 1992, c’est le cas de La nuit a surgi très noire, poèmes d’É. Reunis et F. Dannemark, graphisme de M. Verreycken. En 1994 : Zone de perturbations, roman érotique avec le même É. Reunis. Le jour se lève encore parait en 1999, cosigné avec R. Peigny et la photographe V. Smith. Mais l’épisode le plus marquant reste à l’évidence l’association avec l’artiste-romancière Véronique Biefnot, qu’inaugurent en 2013 une histoire d’anticipation pour Marginales, une chanson pour An Pierlé, un recueil de nouvelles traduites en anglais. Au printemps 2015 parait le roman La route des coquelicots, que suivront Place des Ombres, Après la brume, Soren disparu, Kyrielle blues, Au tour de l’amour, souvent sous la signature « Biefnot-Dannemark » comme s’il s’agissait d’imposer un seul et unique auteur, à la façon d’Erckman-Chatrian ou de Boileau-Narcejac.

Parallèlement à la quête de synergies, une autre constante traverse la production littéraire de F. Dannemark : le travail sur la pluralité des genres littéraires. Les critiques l’ont redit, ses romans présentent souvent un caractère poétique, surtout à partir de Choses qu’on dit la nuit entre deux villes (1991) – dont le héros reflète la personnalité de l’auteur et son vécu. Le scénario favori repose sur la rencontre inopinée entre deux inconnus, dont va naitre une relation affective gratifiante. Ainsi La longue promenade avec un cheval mort (1993), où font connaissance David et Antoine, sans oublier des personnages féminins. Dans Qu’il pleuve (1998), une admiratrice achète un manuscrit inédit, par pur plaisir égoïste ; plus tard, l’écrivain découvre surpris son roman édité – avec la dédicace « pour Julien, que j’aime infiniment. Ariane ». Dans La grève des archéologues (1998), c’est plutôt de retrouvailles qu’il s’agit à Venise, entre Ludovic et Françoise, tandis que Bel amour, chambre 204 (2001) évoque le couple naissant David-Fiona, et qu’un autre couple se forme à l’épilogue des Petites voix (2003). Plusieurs lecteurs soulignent le caractère répétitif et un peu mièvre de ces récits, quand parait Le grand jardin : « cette fois, Dannemark ose une grande fresque romanesque, une saga qui débute en 1955. Il joue sur les oppositions de caractères, sans manichéisme aucun, et aussi sur les liens du sang, indissolubles, pour mener à bien son roman généalogique, avec talent, et un art consommé du récit » (Livres Hebdo, juin 2007).

Après cette parenthèse, F. Dannemark revient vite au roman bref et sentimental, qui lui permet de rêver sa propre vie. Du train où vont les choses à la fin d’un long hiver (2011) met en scène un voyageur et une passagère inconnue qui entament une conversation intime dans le train Bruxelles-Lisbonne. En 2012, La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis évoque une vieille maison dont le maitre organise pour ses proches un ciné-club rétro, occasion pour l’auteur de donner libre cours à sa légendaire cinéphilie, l’histoire s’achevant joue contre joue… Un fait au moins est clair : F. Dannemark est profondément allergique à la violence. Les rares conflits qu’il dépeint restent de faible intensité : à travers ses histoires, c’est un monde vierge de toute méchanceté qu’il imagine. Ce parti pris se réaffirme une fois de plus dans Histoire d’Alice, qui ne pensait jamais à rien […] (2013) ou Aux anges (2014), où réapparait un personnage-type cher à l’auteur, celui de la femme âgée pleine de sagesse, de bienveillance et de jeunesse d’esprit. Une autre constante, on a pu le noter depuis longtemps, est le thème du voyage, dont la symbolique est assez connue et qui n’est pas sans paradoxe puisqu’en réalité Francis est très casanier malgré ses nombreux changements d’adresse…

Un genre beaucoup pratiqué par F. Dannemark est le conte, ou plus largement le récit court, qui lui permet de renouveler sa thématique et lui réussit particulièrement. Citons Sans nouvelles du paradis (1988), La traversée des grandes eaux (1999), La tombe d’un jeu d’enfant (1995), Une fraction d’éternité (« carnet de voyage », 2005), Zoologie. Fables et récits (2006). Souvent proches du poème en prose baudelairien, ces textes se plaisent à déceler la magie généralement inaperçue du quotidien, l’humour et la tendresse n’excluant pas un regard critique sur le genre humain… D’autre part, rappelons que la poésie a longtemps occupé F. Dannemark, comme en témoignent encore L’incomparable promenade (1993) ou Poèmes et lettres d’amour (1997). Malgré les soucis d’argent et « une fatigue monstrueuse », il prend le courage de publier en octobre 2000 sous le titre La longue course. Poèmes 1975-2000 une importante anthologie personnelle qui lui vaudra le prix Maurice Carême : « la promenade vaut pour ses lignes droites comme pour ses méandres, pour ses aphorismes clairs et nets et ses poèmes. Qu’on se le dise, ce recueil est un cadeau majeur » (P. Haubruge). Enfin, deux beaux livres paraissent en 2002 et 2005 : 33 voix (poèmes traduits en trente-trois langues), Une fraction d’éternité.

F. Dannemark, de plus, a réactivé le genre oublié des « pensées », souvent entremêlé dans ses romans ou ses contes. Mais il joue constamment du paradoxal et du malicieux, sinon de l’absurde, soucieux d’éviter toute lourdeur, tout autoritarisme, comme cela apparaissait dans Passage de caribous, Message de caribous, Caribous nouveaux (1987-1991). « Mes sentiments, lorsqu’il m’arrive de les exprimer, sonnent presque toujours faux. Elle avait pourtant l’air honnête, la personne à qui je les ai volés »… Cette petite philosophie d’une feinte légèreté s’exprime aussi dans le témoignage livré à La Libre Belgique en juin 2012 à propos de l’être-écrivain : « écrire, c’est une façon de vivre. C’est être ailleurs et ici en même temps. C’est vivre vite et lentement. C’est vivre des vies au lieu d’en vivre une seule. C’est prendre du recul pour être plus précisément au cœur des choses».

Daniel Laroche


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°210 (2022)