François Emmanuel : “J’ai cent ans” — 3 septembre 2052

François Emmanuel

François Emmanuel

Il y a cent ans nais­sait François Emmanuel. Mal­gré une biogra­phie som­maire parue il y a quinze ans, il faut bien avouer que l’on a per­du la trace de ce romanci­er belge né entre vierge et verseau par un soir de panique en 1952. Quelques témoins ocu­laires affir­ment l’avoir croisé à Copen­h­ague dans les années qua­tre-vingt, il cher­chait alors le pre­mier mot d’un phrase qui ne devait finir qu’avec son dernier souf­fle, un demi-siè­cle plus tard. Son goût pour les espaces, son inus­able mélan­col­ie fit de lui un vagabond de l’ex­is­tence. On l’aperçut à Stary Sacz, St-Mar­garet’s Hope, Iso­la Delle Fem­mine, Quilon… Il s’ap­pela suc­ces­sive­ment Maliewicz, Archie B. Song, Amedeo Seguzzi, Léonard Gründ…, sans que les ser­vices de la pop­u­la­tion ne s’émeu­vent de ses iden­tités mul­ti­ples. Il est vrai que la Bel­gique était, avant qu’elle ne som­bre, un pays déjà virtuel. Dans ses péré­gri­na­tions, il bro­da un lit d’amour pour Han­na, Alic­ja, Melody, Hyacinthe, Ann, Lisa, Chen­ga, Clara et bien d’autres. À ceux qui l’in­ter­ro­geaient sur sa des­tinée, il se définis­sait comme un explo­rateur entêté, cher­chant de nou­veaux ter­ri­toires dans un monde où les géomètres ont fait place nette. Les pho­togra­phies de l’époque le mon­trent un peu de guin­go­is, pen­chant vers minu­it treize, un oeil ouvert sur la lumière, un autre sur les songes. Il tra­ver­sa le rideau du vis­i­ble dans les années trente, quelque part entre les Iles Lofoten et la Géorgie du Sud. Son exé­cu­teur tes­ta­men­taire fut un tailleur de pierre amnésique qui gar­da jalouse­ment ses livres afin de choisir les mots qu’il grav­erait sur sa stèle de gran­it rose. On peut la vis­iter à Jaman­chalin­ka, exacte­ment, sur une des berges de l’Our­al. Les livres sont per­dus, l’in­scrip­tion érodée, mais l’en­droit ne manque pas d’at­mo­sphère, surtout quand la nuit tombe et qu’au miroir du fleuve le ciel dis­pute à son reflet son bref théâtre d’om­bres.

François Emmanuel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°100 (1997)