François EMMANUEL, La nuit d’obsidienne ; Grain de peau

Ses secrets, plus longs que vos nuits

François EMMANUEL, La nuit d’ob­si­di­enne, Les Éper­on­niers, coll. « Main­tenant ou jamais », 1992
François EMMANUEL, Grain de peau, Alinéa, 1992

Indépen­dam­ment de ce qui ar­rive, n’ar­rive pas,
c’est l’at­tente qui est mag­nifique.
(BRETON)

L’homme, c’est tou­jours le même : poète, médecin, détec­tive, profes­seur d’anglais, archéo­logue, c’est tou­jours un human­iste, encore qu’il ait ten­dance à ne prêter d’at­ten­tion qu’à une moitié de l’hu­man­ité, l’autre moitié. Laque­lle ne se laisse pas décou­vrir, même prise, il faut atten­dre. Atten­dre qu’elle vous aime, qu’elle vous perde et vous retrou­ve, qu’elle vous donne ce qui tou­jours est cher­ché, qu’elle pleure pour vous sauver du monde. Aus­si, mieux vaut avoir le don d’ig­no­rance : ne pas être en mesure de se sat­is­faire de re­présentations rationnelles, afin d’en­tr­er dans le mys­tère de sa pas­sion, même s’il faut mourir avec elle, ou plutôt parce qu’il faut vivre et mourir avec elle.

Les livres de François Emmanuel sont les chants de cette attente : Alic­ja, Jan­ice, Melody, Epiphanie, Jana, Inge, Ann. Sur tous les modes et tous les tons : la fila­ture dans « Ce fou de Nasiel­s­ki » et l’en­quête poli­cière dans « Melody est morte », la fouille archéo­logique dans « Galastera » et l’exégèse poé­tique dans « Grain de peau » qui donne son titre au recueil tout entier. Pas d’ob­scénité cepen­dant : le secret, on le guette mais on ne le force pas. S’il ne se donne, c’est qu’il est ailleurs. Comme une pierre obsi­di­enne, si som­bre dans sa trans­parence. Le nar­ra­teur le com­pren­dra ; ain­si ne s’empare-t-il pas du tré­sor des pièces romaines qu’il a tant cher­chées et pour lesquelles il croy­ait être resté à Galastera. Au lever du matin suiv­ant, il sent alors se pos­er sur lui un gouf­fre, une occa­sion de chute, un ense­mence­ment.

Com­ment oubli­er lorsqu ‘elle nous regar­da ce que j’y lus de rav­age et d’ou­ver­ture, le cra­quement des peaux, tu me tues et tu me pé­nètres, je suis soudain si grande que je chan­celle, j’ai dor­mi longtemps, j’ai faim, il fait grand vent de ce côté-ci du monde… Les nou­velles sont très belles. Le roman, vous ne l’au­rez pas com­pris. Mais vous n’êtes pas sûr de moins l’aimer. Son secret repose au creux de votre mémoire, s’ou­bliera dans l’é­corce du temps, atten­dra que le lit des mots s’assèche, pour éclater enfin et briller de tous les feux de son authenti­cité.

De là où vous repren­drez l’his­toire, ce sera un peu le Fargh­es­tan. L’île sert de champ de manœu­vres mil­i­taires. On a oublié des gens — tout un vil­lage — qui y vivent depuis des siè­cles, avec leurs lois, leurs fan­tômes, avec-leur • folk­lore », comme on dit ici sur le con­ti­nent. Par­ti comme en mis­sion sur les traces anci­ennes d’un archéo­logue, le narra­teur débar­que un jour dans l’île pour que tout arrive : que le cœur des femmes se presse comme un éponge et que s’expri­ment des accu­mu­la­tions d’amour et de dou­leur ; que le cri des hommes réveille la terre et laboure les con­sciences ; que le regard des enfants se plisse sous la chaleur des rires et cherche l’hori­zon du renou­veau ; et que tout reparte : de l’île, dans l’île. Roman philosophique autant que poé­tique, finale­ment peu romanesque, La nuit d’obsi­dienne est ani­mée d’une écri­t­ure frag­ile, et si peu osten­ta­toire que vous êtes prêt à la soutenir par votre atten­tion et votre sympa­thie. Dans vos nuits de soie et d’é­moi.

Sémir Badir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 73 (1992)