François Emmanuel, La Partie d’échecs indiens

Voyager pour être libre

François EMMANUEL, La Par­tie d’échecs indi­ens, La Dif­férence, Paris, 1994.

Emmanuel-Francois-La-Partie-D-echecs-Indiens-Livre-295082648_ML« Quel dom­mage. Vous insin­uez même que d’his­toire poli­cière en roman d’amour nous nous seri­ons trompés de reg­istre, c’est cela ?»

Avec le troisième roman de François Emmanuel, le sen­ti­ment agaçant que tous les ingré­di­ents sont réu­nis pour faire un livre qui accroche : de l’aven­ture, du sus­pens, de l’ex­o­tisme, de l’amour. Des per­son­nages qui s’in­tè­grent trop bien à cette recette d’é­mo­tion : une belle héroïno­mane chavi­rante, un vio­loniste slave qui se dérobe, un ancien flic dégoûté. Des décors en stuc : le grouille­ment de Rome, la touf­feur de Palerme, le charme gris de Péters­bourg, les mys­tères de l’Inde, les enseigne­ments cryp­tés. Et puis la décep­tion de voir trop sou­vent inter­rompu le plaisir de la lec­ture par la chute sur une phrase comme coulée mal­gré l’au­teur de son sty­lo allè­gre, presque oublieux, lue cent fois déjà, croirait-on.

Ain­si un texte con­forme, ne sem­blant fon­der d’autre néces­sité que celle du divertisse­ment esti­val insti­tu­tion­nal­isé, tant le sys­té­ma­tisme des sit­u­a­tions, l’ef­fi­cace de l’écri­t­ure irri­tent au début. Tant, surtout, on ressent l’in­con­ve­nance d’un jeu qui trans­forme le lecteur en sim­ple voyeur. Bref, la route paraît bonne, nous sommes à peu près con­va­in­cus de n’y rien oubli­er au cours du voy­age.

Et pour­tant (bien sûr). Il ne s’ag­it pas d’un retourne­ment abrupt qui viendrait finale­ment affirmer le bal­let des stéréo­types, mais d’une danse véri­ta­ble, d’abord trem­blante et incer­taine, d’un déploiement du texte hors des bornes qu’il sem­blait s’être imposées. Les per­son­nages du roman quit­tent le sol mille fois foulé du pos­si­ble best sell­er pour épouser les lieux aux­quels jusqu’i­ci ils étaient rivés. Ce n’est plus la Palerme frela­tée du baroudeur, la séduc­tion pâle de la Russie des guides, et Lisa, la fille per­due que sa déchéance rendait si désir­able, enlève son maquil­lage out­ragé. Une mélan­col­ie douce, en même temps qu’un espoir vivant, con­fèrent à La Par­tie d’échecs indi­ens une dimen­sion nou­velle, j’oserais dire spiri­tuelle, trou­vant dans l’air léger qui souf­fle main­tenant sur le texte un médi­um idéal.

Peut-être faut-il chercher le sens de ce pro­dige dans la lente méta­mor­phose de Seguzzi-le-flic, héros et nar­ra­teur de cette aven­ture. Car il se débar­rasse progressive­ment de ses peaux sur­numéraires, jette les rôles qui lui étaient impar­tis aux ordures. Sans doute est-il touché par l’amour, mais surtout par l’ur­gence d’une quête autre, dont il ne con­naît pas le terme. Est-ce celle de la lib­erté ou sim­ple­ment la recherche d’une har­monie sem­blable à celle d’un vio­lon Guadagni­ni ? Est-ce appren­dre à fécon­der l’ab­sence qui con­stitue chaque être hu­main ? Et le roman n’est-il pas aus­si, à sa manière, le réc­it d’un voy­age vers Utopia, un lieu où les hommes inven­tent des gestes et des mots justes pour se ren­con­tr­er, nouant ain­si entre eux des liens plus purs ? Partout, de Rome à Quilon dans le Sud de l’Inde en pas­sant par Palerme et Repino en Russie, la mer est présente comme ouver­ture et comme lim­ite.

Françoise Delmez

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°83 (1994)