Françoise Mallet-Joris, joyeusement polyvalente

Françoise Mal­let-Joris

« Écrire des deux mains, et que cha­cune écrivît le con­traire de l’autre ». Un con­stat que Françoise Mal­let-Joris exprime en se citant elle-même, lorsqu’elle fait le por­trait de Suzanne Lilar. Nul doute que cet objec­tif qu’elle attribue à sa mère n’ait aus­si été le sien puisque la diver­sité, par­fois l’opposition interne de l’œuvre à écrire, jour après jour et pen­dant toute une vie, fut un souhait fon­da­men­tal.

Lors de l’annonce de la mort de Françoise Mal­let-Joris, à la fin de l’été, le 13 août 2016, furent dif­fusées de nom­breuses infor­ma­tions bio- et bib­li­ographiques, dans la presse et sur les réseaux, mais fut aus­si repub­lié son dis­cours de récep­tion à l’Académie Royale de langue et de lit­téra­ture français­es, le 18 juin 1994. Elle allait occu­per le fau­teuil de sa mère, Suzanne Lilar. Ce beau texte per­met de retrou­ver à la fois l’écrivaine et la per­son­ne en même temps qu’il fait l’éloge de cette mère qu’elle admi­rait, et évoque de façon explicite son amour pour celle-ci ain­si que les rap­ports famil­i­aux.


Lire aus­si : le dis­cours de récep­tion de Françoise Mal­let-Joris


Suzanne Lilar

« Ce grand écrivain, c’était ma mère », dit-elle d’entrée de jeu en soulig­nant l’ambiguïté heureuse et douloureuse à la fois, qu’éveillent en elle une dou­ble émo­tion et une dou­ble dif­fi­culté. Par­mi les nom­breuses évo­ca­tions de Suzanne Lilar, elle note com­bi­en « le repos lui était dan­ger, faib­lesse ». Con­state le dou­ble car­ac­tère de l’œuvre, diverse dans sa forme, suiv­ie dans son développe­ment. Oppo­si­tion que traduisent sans doute le besoin et le refus d’infini, la lutte entre la ten­ta­tion de l’ascétisme et celle de l’extase. Suzanne Lilar serait passée du « con­flit de hasard » au « con­flit de néces­sité ». Sur l’analyse du sen­ti­ment poé­tique, Mal­let-Joris par­le du « courage » de sa mère. Le fait de s’intéresser aux deux plans, le ter­restre et le sur­na­turel, est l’effet obligé de l’optique qui implique une sorte de stra­bisme (comme chez Thérèse d’Avila). Le Diver­tisse­ment por­tu­gais et La con­fes­sion anonyme sont les deux pro­fils d’un même vis­age. Le cou­ple con­ju­gal, mar­ié ou pas, est bien le creuset priv­ilégié de l’expérience totale.

Com­ment sépar­er l’écrivain de la mère ? Qu’est-ce qui l’emporte de l’enthousiasme, l’émulation ou la fierté ? Mal­let-Joris revien­dra sur cette matière famil­iale dans un roman, l’un de ses derniers, La dou­ble con­fi­dence (2000). Comme l’indique son titre, ce livre s’articule sur une dou­ble entrée : d’une part, la biogra­phie de Marce­line Des­bor­des-Val­more et de l’autre, un retour con­stant de Mal­let-Joris à sa pro­pre his­toire. Ce texte est impor­tant à plus d’un titre donc. Il fait la part belle à la doc­u­men­ta­tion sur un per­son­nage impor­tant aux yeux de l’auteure, par son œuvre poé­tique mais aus­si et peut-être même surtout par sa vie plutôt acci­den­tée (de  con­stants déplace­ments, des soucis pécu­ni­aires…) et prob­a­ble­ment mécon­nue. Même si on s’intéresse peu à la poétesse roman­tique, le roman est très inter­pel­lant. Au moins pour deux raisons. Le dis­posi­tif lui-même qui con­siste à respecter ce con­trat du dou­ble et qui est extrême­ment riche du point de vue de la nar­ra­tion. Mais aus­si et surtout la part de soi que l’auteure livre sans compter dans des paus­es, impromp­tus, inser­tions ou autres par­en­thès­es. À com­mencer par le com­mence­ment  « C’était dans Anvers-la-Mag­nifique, en mai 1939… »

Alors qu’elle-même tente ailleurs (Jeanne Guy­on,  1978) de définir ce qu’est une biogra­phie pour se détach­er aus­sitôt de cette lim­ite générique, revendi­quant pour sa part la pas­sion de son texte, elle entre­prend ici d’évoquer un per­son­nage qui lui per­met pour de mul­ti­ples raisons de par­ler d’elle.

Nom­breuses sont les références per­son­nelles, à sa pro­pre his­toire, sa mère, sa famille, son méti­er, à l’écriture elle-même. Il faut retenir, entre autres, un pas­sage cap­i­tal sur la fin de Suzanne Lilar et le dénoue­ment d’une crise qui a duré toute la vie de Françoise.

Nom­breux sont les points de con­cor­dance qu’elle con­state entre elle-même et  Marce­line Des­bor­des-Val­more dont elle est en train de faire le por­trait. Deux femmes, deux mères, deux Fla­man­des, et aus­si deux écrivains : « ça a for­cé­ment des points com­muns ». Révéla­teur, pierre de touche, Marce­line n’est pas son mod­èle, mais un inter­cesseur à qui elle rend indi­recte­ment un hom­mage vibrant, mais grâce à laque­lle elle trans­met à vif des tour­ments fon­da­men­taux pour elle. Ain­si cette panne, après le pre­mier roman et son suc­cès, l’effroi du blocage, un état où elle pense à mourir, puis redé­marre et ce pour le reste de sa vie : « vingt-cinq ou vingt-six livres sans doute d’intérêt et de valeur iné­gaux », mais écrits « avec pas­sion et hon­nêteté ».

Je suis, j’ai été un écrivain. Il serait plus exact du reste de dire que je suis dev­enue un écrivain.

On retrou­ve là une pra­tique éprou­vée depuis longtemps : associ­er à la minu­tie de la recherche des sources la pas­sion que Mal­let-Joris peut déploy­er lorsqu’elle se met en quête d’un des­tin qui l’impressionne et dont elle veut com­mu­ni­quer toute la fer­veur. Ces per­son­nal­ités qui l’ont attirée sont dif­férentes, mais elles ont ceci de com­mun qu’il s’agit de femmes qui étaient sin­gulières à leur époque ou qui parais­sent telles aujourd’hui parce que leur his­toire néces­site une remise à jour et qu’elles ont sans doute besoin de quelque effort de réha­bil­i­ta­tion. Ain­si en va-t-il de Jeanne Guy­on (1978), qui sans être la pre­mière, offre la biogra­phie la plus doc­u­men­tée et la plus com­plète : l’histoire d’une mys­tique, avec en arrière-fable, tout un tableau des ten­sions religieuses du moment, et notam­ment des évo­ca­tions très par­lantes de Bossuet et de Fénelon. Autre per­son­nage énig­ma­tique, cette Louise de La Fayette, héroïne bien mal­gré elle de rela­tions prob­lé­ma­tiques  entre  le pou­voir poli­tique et le religieux, sous Louis XIII, dans le roman pré­cisé­ment inti­t­ulé Les per­son­nages (1961). Plus con­nue sans doute mais révélée sous un jour nou­veau, Marie Manci­ni, le pre­mier amour de Louis XIV (1965), plus net­te­ment biogra­phie aus­si que roman, comme ne l’indique pas cette fois l’intitulé.

Avec Trois âges de la nuit (1968), Françoise Mal­let-Joris pour­suit la quête his­torique de des­tins de femmes excep­tion­nels. Cette fois ce sont les fig­ures de sor­cières qui sont mis­es en évi­dence, avec le souci de recon­stituer une époque noire et d’évoquer un phénomène de masse qui cul­mine durant un peu moins de deux cents ans, de la fin du 15e à la fin du 17e siè­cle. En ces temps où la respon­s­able de tous les maux est le plus sou­vent une femme, celle qui dérange par sa dif­férence, son étrangeté, voire son audace. Dans le quo­ti­di­en, l’intelligence par­fois s’associe à la mal­ice sinon au dia­bolisme, la folie au mal. Selon Mal­let-Joris, qui joint à ses trois con­tes une note sur la sor­cel­lerie, où elle fait la part entre l’histoire et la dis­tance que lui per­met son inven­tiv­ité, il ne s’agit pas là d’un débris du som­bre Moyen Âge que la Renais­sance min­erait, mais d’un phénomène nou­veau, une obses­sion orig­i­nale de l’époque, qu’elle tente d’expliquer autrement que par l’illustration lit­téraire. Le grand nom­bre de procès de sor­cel­lerie indique com­bi­en l’époque déboucha sur une véri­ta­ble théolo­gie et don­na lieu à une juri­dic­tion d’exception. Les caus­es en sont con­nues, la mis­ère notam­ment des pop­u­la­tions rurales, les guer­res, les épidémies de peste, les dis­pro­por­tions sociales et l’autorité de l’Église catholique mais aus­si celle des luthériens et autres protes­tants. Cet appareil judi­ci­aire eut un rôle poli­tique évi­dent et per­mit au pou­voir de légalis­er des assas­si­nats. Le livre de Mal­let-Joris met en lumière une autre car­ac­téris­tique du temps, qui n’a prob­a­ble­ment pas totale­ment dis­paru, selon l’auteure : la dia­boli­sa­tion de la femme, un aspect que cha­cun des trois textes met en lumière de façon dif­férente, accen­tu­ant l’opacité des faits ou l’incompréhension, et illus­trant une vraie poésie de la transe, le ver­tige et l’ivresse du mal.

Ce recueil fut reçu dans une cer­taine indif­férence que Mal­let-Joris attribua aux événe­ments  de mai 68 et c’est donc très heureuse­ment qu’il trou­va sa place dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord en 1996, accom­pa­g­né d’un com­men­taire de Danielle Bajomée.

On aura noté la con­stance de l’image fémi­nine dans l’énoncé des œuvres qui précède, les vrais  romans et les textes plus franche­ment auto­bi­ographiques con­firmeront la ten­dance.

On peut en effet dis­tinguer les romans de pure imag­i­na­tion, les plus nom­breux tout de même dans la pro­duc­tion de Mal­let-Joris. Là aus­si, le per­son­nage féminin est cen­tral, même au milieu d’une foule par­fois. Tous se car­ac­térisent par un art de met­tre en scène pré­cisé­ment de nom­breux per­son­nages. Un art con­som­mé dans les ouvrages à référence his­torique mais pra­tiqué plus sys­té­ma­tique­ment et selon un point de vue pure­ment romanesque  dans les autres. Le tout pre­mier, Le rem­part des béguines, « bluette qui à l’époque fit scan­dale […] avant tout un affron­te­ment enfant-adulte », selon Mal­let-Joris elle-même, à pro­pos de la jeune fille amoureuse de la maîtresse de son père. Soit ! ne la con­trar­i­ons pas trop, mais soulignons que ce genre d’affrontement ne peut être min­imisé que lorsqu’il est main­tenant bien loin et s’est bien ter­miné. Le roman avait un autre mérite, c’était de ren­dre avec acuité un con­flit de généra­tions com­pliqué de sex­u­al­ité et d’exposer une économie nar­ra­tive remar­quable.

La plu­part des autres romans de cette veine inven­tive dou­ble la fig­ure fémi­nine de la présence tout aus­si forte du rap­port fille-mère, fût-il exac­er­bé para­doxale­ment par l’absence de celle-ci.

On pour­rait dis­tinguer par­mi ces vrais romans ceux qui exposent avant tout cette prob­lé­ma­tique fémi­nine, sim­ple ou dou­ble, des autres. Sans faire de biographisme exces­sif, mais en se référant aux déc­la­ra­tions de l’auteure elle-même, à l’intérieur d’un roman comme La dou­ble con­fi­dence, sur lequel il est ten­tant de revenir sou­vent parce qu’il est réus­si et qu’il représente l’une des dernières voix publiques de François Mal­let-Joris, elle s’explique sur ses choix. À douze ans déjà, elle écrit sur sa mère (elle n’écrira jamais sur son père qui ne fai­sait pas ques­tion) pour désarmer l’« amie-enne­mie ». Ces pre­miers cahiers sont comme un cheval de Troie à intro­duire clan­des­tine­ment dans la place. Écrire, c’était alors pour elle se soulager de l’aimer vaine­ment. Peut-être encore aujourd’hui où elle lui manque. Les héroïnes de ses pre­miers romans n’eurent pas de mère. Par rap­port à l’enfance en général : « On s’échappe ou on trans­fig­ure. C’est un com­bat, l’enfance. » Peut-être faut-il voir dans ce refus de l’enfance l’origine de l’écriture ou son point de départ.

Quant aux autres, dont le très pro­lifique Empire céleste (1958), qui rem­por­ta le prix Fem­i­na, la mul­ti­plic­ité, le partage des infor­ma­tions, la dis­per­sion entre de nom­breux per­son­nages aux­quels on veut aus­si attribuer une his­toire et cela de façon qua­si égal­i­taire, démon­trent un choix struc­turel dif­férent. Le résul­tat voit le motif prin­ci­pal encadré, enser­ré peut-être par d’autres. Ce pour­rait être un ensem­ble et met­tre en scène toute une société. Cela se divise ou se partage en indi­vid­u­al­ités, en des­tins par­ti­c­uliers, voire en types : le céli­bataire, l’amoureuse frus­trée, la pipelette, la vieille fille, l’indifférent… avec une curieuse insis­tance sur la car­i­ca­ture, la laideur, par­fois, comme s’il fal­lait flétrir cer­taines fig­ures d’avance et pour tou­jours. L’inverse est par­fois vrai, lorsque les per­son­nages-phares sont comme couron­nés dès leur appari­tion. Ain­si dans Sept démons dans la ville, roman sug­géré  en quelque sorte par les événe­ments en Bel­gique dans les années som­bres de l’affaire Dutroux, des rapts et assas­si­nats d’enfants. Les per­son­nages élus ne sont pas des vic­times réelles, mais d’autres, romanesques, les témoins, en quelque sorte, l’une abusée, l’autre anorex­ique, toutes deux vic­times d’un pré­da­teur jamais iden­ti­fié de son vivant, sous cou­vert de pater­nité ou de bien­fai­sance.

Ni vous sans moi ni moi sans vous  (2007), dernier livre pub­lié, où la pro­fu­sion des des­tins occulte peut-être un peu l’essentiel, soient la recherche de la mère et en général la ques­tion de la fil­i­a­tion. Plutôt que de recourir à la mesure rad­i­cale de la recherche de l’ADN d’un indi­vidu et de ses antécé­dents, le roman tire son intérêt de l’inconnu puisqu’il installe et laisse plan­er le doute sur les orig­ines, avec l’hésitation sur les ressem­blances incer­taines mais tou­jours soupçon­nées.

Beau­coup de points de com­para­i­son entre ce dernier roman et Adri­ana sposa (1990). Reprise de per­son­nages, mais aus­si des prénoms. Sim­ple famil­iar­ité ou obses­sion ? Recherche de la mère, approchée comme à regret à tra­vers ses écrits pub­liés posthumes et dans une autre langue, l’italien. Pré­texte ou à‑propos pour quelques exem­ples de lin­guis­tique com­parée ou plus mod­este­ment de com­para­i­son lex­i­cale entre français, néer­landais et ital­ien. Per­sis­tance donc de cette prob­lé­ma­tique de la fil­i­a­tion. La mère a aban­don­né son enfant, sa fille, en âge de l’avoir bien con­nue et donc de s’en sou­venir, apparem­ment avec facil­ité, mais cette inter­pré­ta­tion sera revue et cor­rigée. Un doute est jeté sur la pater­nité, bien que ce doute soit maintes fois repoussé. Au thème cen­tral, con­cer­nant le per­son­nage féminin, Louise (Lou), qui est en posi­tion de déni la plu­part du temps, y com­pris par rap­port à sa pro­pre per­son­ne, ses orig­ines, son ori­en­ta­tion sex­uelle, ses amours et ami­tiés, son prénom même, son rap­port au quo­ti­di­en proche ou loin­tain, en dehors de l’exercice de sa pro­fes­sion qui est de pro­cur­er un cadre d’habitation à d’autres, mais on n’en par­le guère. Au thème cen­tral donc est ajouté un grand nom­bre d’histoires sec­ondaires aux­quelles il est dif­fi­cile par­fois d’adhérer. Le meilleur exem­ple con­cerne Gia­co­mo Sposo, l’époux ital­ien, son passé, son futur, qui se jus­ti­fie peu en regard de sa rela­tion avec Adri­enne, la sposa.

Divine (1991), pour Ludi­vine, prénom rejeté après la mort de la grand-mère qui s’appelait ain­si et dont le regret ne s’éteint pas, abor­de le thème pluriel de la boulim­ie ou de l’obésité ou encore de la volon­té de suiv­re un régime. On y retrou­ve la thé­ma­tique de la fil­i­a­tion prob­lé­ma­tique. Le père et même le grand-père sont inex­is­tants ou effacés, la mère a lais­sé sa fille à la grand-mère, encore une sorte d’abandon, qui ne se répare pas. Elles se fréquentent mais se sup­por­t­ent mal, après coup. À not­er : « la face de pierre du non-amour » ; l’amour mater­nel qui, comme un dépôt dans une banque serait seule­ment « une poire pour la soif ». Douloureuse la soif,  la perte, mais plus ter­ri­ble le manque, la fenêtre murée. Un por­trait inou­bli­able du « soli­taire ».

À côté de ces romans, et for­mant une caté­gorie à part, haute­ment digne d’intérêt, il y a  ces écrits où l’écrivaine se met en scène elle-même, qu’elle qual­i­fie d’essais, comme Let­tre à moi-même (1963) et J’aurais voulu jouer de l’accordéon (1975), sans oubli­er l’incomparable Mai­son de papi­er (1973) qui fut son plus grand suc­cès pub­lic. Déjà, dans cer­taines fic­tions ou recon­sti­tu­tions, on l’a vu à suff­i­sance avec La dou­ble con­fi­dence, Mal­let-Joris fait plus ou moins longue­ment un retour per­son­nel sur soi. Ain­si dans Un cha­grin d’amour et d’ailleurs (1981) : ici, une ligne direc­trice l’emporte net­te­ment con­traire­ment à d’autres livres où s’ajoutent des his­toires mineures qui com­plex­i­fient l’essentielle. L’auteure note : « Ça com­mence comme ça. Ce livre, ce mot, et puis le reste suit, on émerge de la gangue, qu’est-ce que ça racon­te, et on sort de soi, on décou­vre ses pos­si­bil­ités, on est armé pour répon­dre…”. Faire l’article ? cer­taine­ment pas : « un écrivain n’a pas à séduire les foules. » Mais « partager, don­ner à voir, et même, pourquoi pas, ven­dre. Est-ce que c’est pour une autre rai­son qu’on écrit ? » Ques­tion tarau­dante : la dif­férence entre le bon et mau­vais roman ? La peau, dit-elle. Le bon « con­tient des idées, des références, des com­plex­ités freu­di­ennes, l’obscurité micro­bi­enne des entrailles »; le mau­vais ne s’occupe que de la peau. Par­fois pour­tant un signe sub­rep­tice suf­fit pour qu’un livre affiche sa com­plic­ité avec le lecteur (Le clin d’œil de l’ange 1983).

La local­i­sa­tion, le cadre néces­saires au sujet his­torique sont certes évo­qués. Mais les lieux le plus sou­vent élus par Françoise Mal­let-Joris font référence à son vécu. Peu de nature, même si on devine un attache­ment pour cer­tains paysages, plutôt sous forme de con­fi­dence « civile », par exem­ple dans La mai­son de papi­er. Les villes sont impor­tantes, leur archi­tec­ture, leur pop­u­la­tion, leur atmo­sphère. Paris, certes, mais aus­si Brux­elles et surtout Anvers dont le motif est récur­rent, avec une insis­tance sur les églis­es, le zoo, le port et, bien enten­du, la gare somptueuse dont la descrip­tion peut être lyrique, même si elle ne joue qu’un rôle fur­tif, comme dans Ni vous sans moi, ni moi sans vous.

Dans un texte tout per­son­nel, Let­tre à moi-même (1963), un pre­mier essai, Françoise se définit de plusieurs façons, sou­vent avec humour, par exem­ple en forme de cita­tion dans la presse : « écrivain un peu pop­uliste, un peu enfer­mé dans le pit­toresque, bon cœur, famille nom­breuse, non dépourvue d’un cer­tain tal­ent qu’on voit tout de suite réac­tion­naire, opti­miste et sain, […] tri­cotant comme per­son­ne… ». Mais cela tou­jours selon une dérive par­faite­ment maîtrisée.

La mai­son de papi­er (1970) appelle à une indis­pens­able relec­ture. Ce qui s’est dit le plus sou­vent à son pro­pos : voilà un lieu où tout le monde a l’impression d’être entré, d’y avoir été accueil­li…

« Mai­son de papi­er, mai­son aux portes sans cesse bat­tantes, c’est en vain que j’essaie de refer­mer ces portes, de cal­fater ces failles par lesquelles tout se perd, tout fuit, tout entre. Mais faut-il fer­mer, cal­fater, ranger, figer ? » Un réc­it qui frappe par ses accents de vérité et pro­cure sans compter une con­nais­sance de la per­son­ne, de ce qu’est sa vie, de ce qui importe pur elle et le monde. À égal­ité ? la famille, l’écriture ? Dans quel ordre sinon ?

« Je ne sais pas moi-même si je suis “poète”. J’aime racon­ter. Racon­ter sans but, sans prob­lèmes, sans mes­sage ; mais j’ai l’espoir qu’un but, un espoir, un mes­sage, passeront mal­gré moi, du fait que c’est moi tout entière qui m’exprime, dans cette his­toire, dans ces images qui m’enivrent un peu. » Un livre amu­sant aus­si dans ses évo­ca­tions les plus con­crètes ou quo­ti­di­ennes. Dans les flancs her­mé­tique­ment clos du buf­fet se pro­duisent des effon­drements de vais­selle, inex­plic­a­bles, mais effi­caces : « On dirait la créa­tion du monde de Dar­ius Mil­haud », me dit Alberte, un peu pédante.

Mal­let-Joris n’aime pas trop les inter­views, mais s’y prête plutôt de bonne grâce. Peut s’en moquer par­fois. Elle prend au sérieux celle-ci (Gabrielle Lenoir) qui ne veut voir en elle « que l’écrivain ». D’où méfi­ance : « séparé de tout ce qui l’environne, le con­di­tionne, le nour­rit ? ». Elle se refuserait volon­tiers à clas­si­fi­er, éti­queter, décor­ti­quer « ces choses qui pour moi ne sont pas des livres, mais des petits moments de ma vie, de petits mes­sages à la fois dérisoires et extrême­ment sérieux envoyés un peu au hasard, comme des bateaux de papi­er dans un ruis­seau… » Aux ques­tions inévita­bles : pourquoi écrivez-vous ? Quelles sont vos influ­ences ? elle ne donne que ce que la docte inter­vieweuse, qui se définit comme « une intel­lectuelle », appelle des anec­dotes. S’ensuit un développe­ment sur « le chant pro­fond du monde », la grâce, la lib­erté, le jeu, ce qui ne s’explique pas vrai­ment, la poésie.

J’aurais voulu jouer de l’accordéon (1985) : une sorte de gageure, un pari, et l’importance de se prou­ver à soi-même et aux autres qu’on est capa­ble de faire ça aus­si. Après avoir passé trois ans sur un livre de près de cinq cents pages (Dick­ie-Roi ? 1979), se don­ner douze jours pour écrire celui-ci.  Un écrivain serait quelqu’un qui manque de courage physique ? Voici de quoi démon­tr­er le con­traire. Oser avancer qu’il  s’agirait peut-être  d‘un tra­vail ali­men­taire, façon de par­ler pour évo­quer le car­relage à pay­er. « Écrire, c’est aimer une per­son­ne qui est con­tin­uelle­ment absente ». C’est aus­si une idée fixe, qui ne la sat­is­fait pas tout à fait mais dont elle ne peut se pass­er. Le plaisir supérieur, c’est celui de la gra­tu­ité de l’écriture.

Elle détaille sa manière de procéder. Elle tra­vaille la struc­ture plus que le style. Un « tra­vail de dame », une idée robuste­ment fémi­nine. Il faut que « ça roule » : un livre est fait pour être lu. Quand elle a ter­miné la pre­mière ver­sion d’un roman, elle le découpe en petites scènes et puis elle « inter­change » la place de ces scènes. Cer­taines se révè­lent alors inutil­is­ables, d’autres pren­nent du relief. Cela sem­ble bien en accord avec son refus des tran­si­tions qu’elle évoque dans un entre­tien (avec Matthieu Galey).

L’opposition peut se présen­ter : écrire ou être « en civ­il ». « Le fait de vivre d’un tra­vail dont la réus­site et l’utilité sont incer­taines ne m’inquiète plus. Je suis per­suadée d’avoir par­ticipé à ma façon à une espèce d‘harmonie préex­is­tante, et que c’est tout ce qui m’importe. » S’agirait-il d’un ali­bi ? Jouer de l’accordéon, faire danser, pro­cur­er du plaisir, être inter­change­able, c’est  « bal­ance dans la tête, vol­can dans le plexus ».

Dans ces écrits divers, auto­bi­ogra­phies franch­es ou détournées, Françoise Mal­let-Joris aura beau­coup évo­qué sa mère et sa rela­tion avec elle, mis en scène ses enfants et inter­rogé la fonc­tion mater­nelle, l’attachement amoureux. Mais surtout, elle aura longue­ment et avec pas­sion par­lé de son « tra­vail », un méti­er à plein temps, auquel elle a dit tout sac­ri­fi­er, le véri­ta­ble amour sans doute.

Je l’ai vue une fois à l’œuvre, il y a très longtemps. Dans un café, comme elle en avait l’habitude. Cette fois-là, c’était aux Deux-Magots. Elle occu­pait une table à part, dans un coin, avait l’air préoc­cupé, bien sûr, même avec les yeux vagues et reje­tant sa fumée de côté. Ce jour-là, je n’ai pas osé l’approcher. Mais je l’ai vrai­ment ren­con­trée par la suite, plusieurs fois, notam­ment pour une inter­view à pro­pos du rôle dévolu à l’Histoire dans ses romans (voir Le Car­net et les Instants n° 137, avril-mai 2005), tou­jours souri­ante, accueil­lante. Elle engageait volon­tiers la con­ver­sa­tion.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°193 (2017)