Françoise Rogier : un tour de crayon

Françoise Rogier

Françoise Rogi­er

Après une car­rière de graphiste, Françoise Rogi­er est rev­enue à ce qui l’animait depuis tou­jours : l’illustration. Dès la paru­tion en 2012 de C’est pour mieux te manger !, cette Brux­el­loise détourne mali­cieuse­ment con­tes et comptines. Un lou­veteau déguisé en chap­er­on rouge, d’espiègles cochons qui poussent le Grand Méchant Loup au végé­tarisme, une maman-poule sur un mur qui, à force de picot­er du pain dur, en perd de vue ses poussins : l’autrice se saisit de ce réper­toire de la cul­ture enfan­tine comme d’une matière pre­mière pour mieux sur­pren­dre le lecteur, le faire rire (beau­coup) et l’effrayer (un peu). Ren­con­tre avec une racon­teuse qui joue des mots et des images.  

Françoise Rogi­er, quel était votre rap­port aux livres et à l’illustration quand vous étiez enfant ?
Petite, je ne lisais pas beau­coup d’albums jeunesse, car il y avait peu de choix à l’époque. En revanche, je lisais énor­mé­ment de ban­des dess­inées. J’ai d’ailleurs appris à lire avec Tintin. Je dessi­nais tout le temps, et je n’ai jamais arrêté. Je pense que je des­sine depuis que j’ai été capa­ble de tenir un cray­on. Il faut dire que je béné­fi­ci­ais d’un milieu favor­able : mes par­ents encour­ageaient cette forme d’expression. Après 1968, c’était la grande lib­erté ! Il y avait même chez moi une pièce dans laque­lle je pou­vais dessin­er sur les murs. Je peignais des soleils qui avaient pour mis­sion de me pro­téger. Je fai­sais des his­toires dans des car­nets, sous forme de ban­des dess­inées. En sec­ondaire, j’ai suivi l’option artis­tique à l’école Decroly, tout en assis­tant à des cours de mod­èles vivants à l’académie. On y appre­nait les pro­por­tions, le mou­ve­ment.

Votre chemin vers le livre pour enfant est un peu par­ti­c­uli­er, puisque vous avez longtemps tra­vail­lé comme graphiste avant de revenir à l’illustration.
Ce sont mes études de com­mu­ni­ca­tion graphique à La Cam­bre (L’École nationale supérieure des arts visuels, ndlr) qui m’ont menée à ce méti­er. Je voulais m’orienter vers des études artis­tiques et un ami m’a con­seil­lé le graphisme dans cette école. On y avait des cours d’illustration, mais qui n’étaient pas liés au livre ou à la nar­ra­tion. On y était un peu trop libres, livrés à nous-mêmes. Quant au reste du par­cours, il était plus ori­en­té vers l’affiche, le logo, le pack­ag­ing. Et là tout était plus tech­nique, plus pointu, ça m’intéressait. Pour mon jury de fin d’études, j’ai tra­vail­lé sur l’image de mar­que d’une société de sor­cières : cela me per­me­t­tait de faire à la fois de l’illustration et du graphisme.

À la fin de mes études, j’ai présen­té mon book de graphiste à des agences et j’ai tout de suite com­mencé. J’ai surtout tra­vail­lé en créa­tion. Il s’agissait de réalis­er des pack­ag­ings très cadrés, comme des embal­lages ali­men­taires des­tinés aux enfants, car je pou­vais dessin­er des per­son­nages.

Qu’est-ce qui vous a menée à chang­er de par­cours ?
Avec l’arrivée de mes enfants, j’ai redé­cou­vert le monde de l’album jeunesse. À ce moment-là, je com­mençais à me lass­er de mon méti­er et je me rendais compte que je préférais l’illustration. Et j’en avais un peu assez du milieu de la pub­lic­ité, très axé sur la frime, et très mas­culin. J’ai donc souhaité me recen­tr­er sur le dessin.

J’ai suivi des cours d’illustration avec Kit­ty Crowther, puis avec Dominique Maes et Cather­ine Pineur. Ces for­ma­tions m’ont per­mis d’acquérir une struc­ture par rap­port au domaine du livre pour enfant. En effet, même en lisant beau­coup d’albums, j’avais besoin qu’on m’explique ce que je perce­vais intu­itive­ment. Kit­ty Crowther analy­sait des livres, comme Max et les Max­i­mon­stres, et les décor­ti­quait. Avant, je ne savais pas par quel bout pren­dre une his­toire, et en cela ces cours ont été très utiles. Dominique Maes nous a appris la méth­ode de base de l’auteur d’album jeunesse : le chemin de fer (ou sto­ry­board, ndlr).

rogier c est pour mieux te mangerEst-ce à ce moment qu’est né votre pre­mier album, C’est pour mieux te manger ! ?
Oui, c’est lors de mes cours qu’est arrivée l’idée de cette his­toire. Kit­ty Crowther nous avait pro­posé d’écrire nous-mêmes un réc­it à illus­tr­er. J’ai eu une idée : un détourne­ment du Petit chap­er­on rouge, et je l’ai mon­trée à Kit­ty qui m’a dit « ça, je ne l’ai encore jamais vu ». Elle m’a con­seil­lé de faire quelque chose de par­ti­c­uli­er d’un point de vue graphique, pour que le lecteur ne pense pas qu’il s’agisse de l’histoire clas­sique du chap­er­on rouge. J’ai donc util­isé la carte à grat­ter qui donne une atmo­sphère un peu effrayante grâce à la couleur noire. J’ai ajouté quelques indices, des détails qui intriguent et per­me­t­tent de com­pren­dre qu’il s’agit d’un autre réc­it.

J’ai ter­miné mon pro­jet pour par­ticiper au con­cours organ­isé par la revue Hors Cadre[s] (pub­liée par l’Atelier du pois­son sol­u­ble, ndlr) et il a été choisi et repris tel quel. Par après, l’Atelier du pois­son sol­u­ble m’a pro­posé d’en faire un album.

Vos albums suiv­ants, eux, sont pub­liés chez À pas de loups.
Après la sor­tie de ce livre, Lau­rence Nobé­court, éditrice d’À pas de loups, est venue me trou­ver. Elle fondait alors sa mai­son d’édition et m’a demandé si j’avais des pro­jets à lui pro­pos­er. J’avais l’idée d’un abécé­daire des con­tes. Pour Les con­tes de A à Z, j’ai à nou­veau tra­vail­lé mes illus­tra­tions à la carte à grat­ter. Cela con­ve­nait bien à l’univers un peu som­bre des con­tes, et ça fai­sait un lien avec les gravures de Gus­tave Doré dont j’aime beau­coup l’atmosphère inquié­tante et l’ambiguïté des per­son­nages. J’aime quand les images font un peu peur.

Cet univers du con­te tra­verse toute votre œuvre. D’où vient cette atti­rance par­ti­c­ulière ?
Je n’en ai aucune idée ! Avant la lec­ture de ban­des dess­inées, les con­tes ont fait par­tie de mes lec­tures d’enfance. On nous les lisait par­fois le soir, avant d’aller dormir. Comme ils étaient peu illus­trés, je les imag­i­nais. Aujourd’hui, le choix du con­te n’est pas con­scient. Quand j’imagine une his­toire, c’est ça qui vient. Mais mon pre­mier album, C’est pour mieux te manger ! est aus­si auto­bi­ographique : enfant, j’adorais jouer au loup.

rogier rose cochon

Tech­nique­ment, com­ment tra­vaillez-vous ? Rose cochon sem­ble très dif­férent de vos autres livres.
J’ai redé­cou­vert la carte à grat­ter avec Dominique Maes. Il s’agit d’une tech­nique qui prend beau­coup de temps. Je grat­te et évide dif­férents élé­ments. Ensuite je les scanne et recom­pose mes images sur ordi­na­teur. En util­isant des cartes à grat­ter blanch­es, sur lesquelles je mets moi-même la couleur à grat­ter, je peux obtenir des effets de matière qui m’intéressent. Par la suite, je retra­vaille mes couleurs numérique­ment.

Pour Rose cochon, j’avais envie d’essayer d’autres choses. Il y a un mélange de dessins à la plume, d’aquarelle et d’écoline, avec d’autres élé­ments à la carte à grat­ter. J’aimerais adapter ma tech­nique à chaque réc­it, mais cela n’est pas tou­jours pos­si­ble.

L’album Un tour de cochon a d’abord été pub­lié sous forme de pla­que­tte par la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles. Quelle est la genèse de ce pro­jet ?
C’est pour mieux te manger ! ayant gag­né le prix Québec-Wal­lonie-Brux­elles de Lit­téra­ture de Jeunesse en 2013, la FWB m’a pro­posé de faire une pla­que­tte. Les con­traintes étaient le for­mat et l’impression en deux couleurs. Ce for­mat par­ti­c­uli­er, très ver­ti­cal, j’ai décidé d’en tir­er par­ti pour mon his­toire. C’est de là qu’est venue l’idée des trois petits cochons qui con­stru­isent une cabane en hau­teur, dans un arbre. L’histoire a découlé de cette con­trainte : ce scé­nario me per­me­t­tait d’utiliser au mieux cette ver­ti­cal­ité.


À télécharg­er : la pla­que­tte Trois malins petits cochons (PDF)


rogier un tour de cochonEnsuite, mon éditrice m’a pro­posé d’en faire un album. J’ai retra­vail­lé le livre, qui com­porte plus de pages que dans la pla­que­tte. J’ai égale­ment ajouté les pages de gardes qui font pleine­ment par­tie de l’histoire puisqu’elles per­me­t­tent de met­tre en scène le loup et mon­trent son évo­lu­tion per­son­nelle suite à sa mésaven­ture. Dans beau­coup de livres, la page de garde n’a pas beau­coup d’importance. J’aime qu’on puisse y nich­er de petites choses. De manière plus générale, j’aime quand une œuvre, sans avoir l’air d’y touch­er, offre un petit quelque chose qui fait toute la dif­férence.

Pour Rose cochon et La bonne place, vous avez illus­tré un texte de Clé­mence Sab­bagh. En quoi est-ce dif­férent de tra­vailler seule ou avec quelqu’un ?
La prin­ci­pale dif­férence est qu’il s’agit de met­tre les images après l’écriture, alors que dans le cas où je crée mes his­toires, mes scé­nar­ios ne vien­nent pas par le texte mais comme un défilé d’images, comme un petit film d’animation. J’imagine les scènes visuelle­ment, et le texte vient ensuite. Il est d’ailleurs assez suc­cinct. Au départ, l’histoire d’Un tour de cochon était d’ailleurs muette. J’ai ajouté un texte à la demande de l’éditrice. Donc, pour ces col­lab­o­ra­tions, il s’agissait de s’adapter à un texte préex­is­tant.

Votre palette de couleurs est très choisie et lim­itée.
J’éprouve des dif­fi­cultés avec la maitrise des couleurs, alors je préfère ne pas trop en met­tre ! J’essaie de ne pas m’éparpiller en en choi­sis­sant trop. Cela vient aus­si de mes appren­tis­sages en tant que graphiste : trop de couleurs nuit à la lis­i­bil­ité de l’image. Je garde ce souci dans mes illus­tra­tions : qu’elles soient lis­i­bles. Mes pre­mières illus­tra­tions avaient le côté effi­cace des affich­es : lis­i­bles en quelques sec­on­des. Kit­ty Crowther m’a dit qu’une image, c’est quelque chose dans lequel on peut aus­si pren­dre le temps d’entrer. Cela m’a per­mis d’ajouter des petits détails, ce que j’ai tou­jours aimé.

rogier picoti

Dans Picoti… tous par­tis ?, les couleurs sont très dif­férentes, vous sortez de la gamme rouge-noir-beige. Est-ce dû à l’âge du pub­lic ?
Tout à fait, puisque le livre est adressé à des enfants très jeunes. Lors d’une présen­ta­tion de l’album, j’ai été amenée à lire mes autres albums à des enfants en crèche, et j’ai con­staté que cer­taines images pou­vaient faire peur aux tout-petits.

Ce livre était une com­mande de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles, j’en étais ravie. Le pro­jet a été mené en parte­nar­i­at avec À pas de loups. Dès le départ, je suis par­tie de la comp­tine « Une poule sur un mur… ». L’idée du livre était aus­si de par­ler de ce qui se passe quand l’enfant quitte la mai­son pour l’école, et du chem­ine­ment pour y aller. Il est aus­si ques­tion d’une des pre­mières sépa­ra­tions avec la mère. J’ai tra­vail­lé sur l’idée du déroule­ment d’une journée, en pas­sant d’une atmo­sphère diurne à une atmo­sphère noc­turne, en jouant un peu plus avec les couleurs.

Fan­ny Deschamps


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°202 (2019)