Frank ANDRIAT, L’enfant qui chante ; André-Marcel ADAMEK, Le maître des jardins noirs

Comme un (micro-)roman

Frank ANDRIATL’en­fant qui chante, Bernard Gilson, 1993

André-Mar­cel ADAMEKLe maître des jardins noirs, Bernard Gilson, 1993

Bien sûr, il est ques­tion d’ex­i­gence de lec­ture, d’at­ten­tion préservée aux recherch­es con­tem­po­raines. Bien sûr, c’est à la poésie que s’adressent tous les priv­ilèges, toutes les préséances : aux heures d’en­t­hou­si­asme et d’in­tran­sigeance, quel­ques vers en mémoire pour­raient abolir sans regret un siè­cle de bavardage romanesque. Pour­tant, il n’est pas si rare de se décou­vrir, benoîte­ment, en mal d’his­toires ; et de rechercher avide­ment la com­pag­nie de con­teurs anciens — dis­ons Steven­son ou Mau­pas­sant.

Dans l’es­sai Comme un roman, Daniel Pennac ne développe finale­ment rien d’autre : au com­mence­ment était le réc­it, qui tenait en haleine, ali­men­tait les songes. Sur les ri­chesses du style et les sub­til­ités de la con­struc­tion pré­valait le fil tortueux des pé­ripéties accu­mulées par l’écrivain. Le reste n’é­tait pas encore lit­téra­ture — ni même l’ob­jet d’un dis­cours cri­tique.

C’est un état d’e­sprit sim­i­laire qui ani­me les édi­tions Pré aux sources, lors du lance­ment de la collec­tion Micro-Roman. Des textes courts sont pro­posés pour le seul « plaisir de la narra­tion » : cent-vingt pages pour une après-midi ou une soirée de lec­ture — de bon­heur de lec­ture ?

Avec L’en­fant qui chante, Frank Andri­at re­noue avec les émois et les craintes de l’ado­lescence. Au gré des cou­plets d’une chan­son que lui chan­tait sa mère, se traduisent les désirs et les carences qui angois­sent l’en­fant. Ain­si, les petits drames s’ad­di­tion­nent, qui sont autant de fêlures dans un quo­ti­di­en déjà terne. De père incon­nu, con­fron­té à une mère malade qui le com­prend mal, l’en­fant doute de sa place dans le monde. Il se cherche des guides et des alliés — en fait, la famille et les amis qui lui ont tou­jours man­qué.

S’il faut déplor­er le ton par­fois sen­ten­cieux qu’il insuf­fle à son réc­it, Frank Andri­at dé­peint toute­fois avec une réelle justesse les soubre­sauts de la con­science ado­les­cente. Et l’éveil des pre­mières ten­ta­tions amoureuses nous vaut égale­ment de fines analy­ses.

C’est dans un tout autre univers que s’an­cre Le maître des jardinsnoirs d’An­dré-Mar­cel Adamek. Dans un paysage abrupt, d’une extrême rigueur pour qui veut encore y de­meurer, deux car­ac­tères entiers enga­gent à dis­tance une lutte muette, où se fig­ure le bal­let incer­tain du rejet et de la séduc­tion. Il y a Simon, sou­verain laconique de coteaux arides et d’un vil­lage en ruines. Et puis, à l’autre pôle du hameau : … ray­onne la blonde Anaïs. Elle en est le cœur et l’é­corce, la chair et l’e­sprit. Entre l’in­stant mati­nal où elle appa­raît sur le seuil en faisant cla­quer sa nappe comme un dra­peau et celui du soir qui me révèle sa sil­houette der­rière les fenêtres éclairées, le temps est sus­pendu et un pesant ennui écrase la terre.Assumant la dou­ble voix du roman, Anaïs et Simon ten­tent cha­cun de percer le secret de l’autre. Mais il n’y a pas de vérité unique, et les savoirs se dérobent sitôt qu’ils parais­sent s’ap­préhen­der. Car Adamek ac­corde une place majeure au rêve, et laisse l’ir­ra­tionnel dévi­er la trame des vies en pré­sence. Evo­quant l’au­teur dont il pré­pare la tra­duc­tion, Quentin, le com­pagnon d’Anaïs, met d’ailleurs en abyme cette pré­éminence de l’onirisme : Ses per­son­nages n’ex­is­tent qu’à tra­vers leurs rêves. Quand ils se réveil­lent, c’est pour subir les événe­ments tout en ressas­sant leurs visionsnoc­turnes et ils n’ont bien­tôt plus aucune prise sur leur des­tin.

Au rêve s’al­lie une éton­nante légende, qui peut envoûter qui accepte d’y croire. C’est le pro­pre de la parole ances­trale de pro­cur­er par l’imag­i­naire des répons­es aux plus sour­des angoiss­es, aux trou­bles innom­més. Aus­si, in­tégrée intel­ligem­ment à la nar­ra­tion, la malé­diction de la Bichelle éclaire-t-elle les som­bres désirs du paysan et le ques­tion­nement de la jeune femme :

Bien que la Bichelle fût chaste et pieuse, son désir de mater­nité se mon­tra si ardent qu ‘elle en perdit sa reli­gion et que par un soird’or­age, au beau milieu d’une clair­ière, elle offrit son corps à un grand cerf affolé. De cette union extrav­a­gante naquit un faon à tête d’homme dont le front lisse était orné de bois…

Vous l’au­rez com­pris : Adamek est de la race des fan­tas­tiqueurs. De ceux qui savent que l’ir­réel peut avoir rai­son. Qu’il est sou­vent por­teur d’un savoir d’au­tant plus pro­fond qu’il est cryp­té. Et, pour notre bon­heur, cette con­nais­sance nous est livrée avec l’hu­mil­ité d’un con­teur maître de son mé­tier…

Lau­rent ROBERT

Le Car­net et les Instants n° 78, 15 mai — 15 sep­tem­bre 1993