Frédéric BAAL, Portrait

Au bal des post-modernes

Frédéric BAAL, Por­trait, Avec des dessins de Rein­houd, Fata Mor­gana, 1992

Se méfi­er des apparences. Signée par un écrivain et un plas­ti­cien d’a­vant-garde, voici une pla­que­tte élégam­ment éditée qui pour­rait aisé­ment pass­er pour un livre d’artiste, au sens déco­ratif qu’on attribue sou­vent à l’ex­pres­sion. C’est pour­tant un out­il de stratégie poli­tique et esthé­tique.

L’ou­vrage, écrit par Frédéric Baal. illus­tré par Rein­houd de dessins orig­in­aux, s’in­ti­t­ule Por­trait : celui d’une femme et d’un homme vieil­lis­sants qui. « par­mi les masques du Grand Bal car­nava­lesque », s’a­van­cent « assez déguisés pour n’éprou­ver nul besoin de se cos­tumer ». Mais à tra­vers eux. c’est notre époque qui est décrite et moquée. Car il y a du moral­iste, chez Baal : comme d’un La Bruyère qui aurait lu Proust. Ses person­nages appa­rais­sent emblé­ma­tiques de la so­ciété où ils vivent, en même temps qu’ils ré­vèlent un état de notre cul­ture. Baal les attaque là où ils sont frag­iles : leur âge. Peu à peu l’ap­parence fout le camp. Le nar­cis­sisme en prend un coup. Trop abîmés, trop moches ils seront bien­tôt, pour encore entr­er dans la danse. L’ob­ser­va­teur pointe ici un pre­mier trait qui définit ses mod­èles : « leur con­cep­tion mondaine du temps », Un temps vécu comme inéluctable dégra­da­tion des choses. Le temps du pa­raître, qui n’arrange rien. De cette concep­tion du temps découle une série de com­portements que Baal s’ingénie à décrire, dans une prose sub­tile­ment archi­tec­turée qui lui per­met de décocher ses flèch­es sans avoir à se dépar­tir de son élé­gance et de sa neu­tral­ité de ton. Mais il vise juste, l’artiste, et ne manque aucune cible. Et bien sûr on les recon­naît, ses per­son­nages : sur­in­for­més et ne sachant rien, détachés des con­tin­gences mais avides de recon­nais­sance so­ciale, par­ti­sans en poli­tique d’un con­sen­sus gen­til, pour autant qu’on ne remette en ques­tion rien de ce qui les touche vrai­ment, chéris­sant, en matière d’art « des tableaux, des objets, des spec­ta­cles d’un néo-acadé­misme esthéti­sant que l’on nom­merait en ces temps-là post-mod­erne ». Et de la même manière on recon­naît en con­tre-point les valeurs (soix­ante-huitardes ?) aux­quels l’au­teur lui-même, et Rein­houd par ses dessins, se rat­tachent.

Un por­trait, même s’il est réus­si, n’a jamais rien prou­vé, et sans doute celui que Baal a brossé avec ironie ne chang­era-t-il pas le cours des choses. Mais j’aime assez sa ma­nière d’évo­quer le temps, l’ac­tion qu’il exerce sur les corps et son art de mon­tr­er com­ment d’au­cuns le renient. C’est une belle façon de faire ressur­gir l’His­toire. Et sa grande hache.

Carme­lo VIRONE

Le Car­net et les Instants n° 74, 15 sep­tem­bre — 15 novem­bre 1992