Rencontre avec Frédéric Fonteyne, réalisateur de La femme de Gilles

Frédéric Fonteyne

Frédéric Fonteyne ©DR

La littérature est une inépuisable source d’inspiration cinématographique. Cependant, littérature et cinéma ne sont pas toujours compatibles et les cinéastes qui prennent le risque d’adapter un roman font souvent face aux critiques, car il n’est pas aisé de retranscrire les mots en images ni de respecter parfaitement une œuvre littéraire.  D’autant que le film qui s’inspire d’un roman relève plus de la création que d’une restitution fidèle, car le langage cinématographique n’obéit pas aux mêmes règles que l’écrit. Au travers du film, le cinéaste propose sa propre vision de l’histoire, sa propre lecture.

C’est de ce travail de création et d’adaptation que nous a parlé Frédéric Fonteyne. Cinéaste belge né en 1968, il a notamment scénarisé et filmé, en 2004, La femme de Gilles, adaptation cinématographique du roman de l’écrivaine belge Madeleine Bourdouxhe, publié en 1937. La scénarisation de La femme de Gilles est une collaboration, d’abord avec Marion Hänsel et puis avec Philippe Blasband.

Issu de l’IAD (Institut des Arts de Diffusion), Frédéric Fonteyne a toujours été fasciné par la littérature. C’est elle qui lui a donné l’envie de raconter des histoires et qui l’a mené au cinéma. Il pense cependant que tous les romans ne font pas de bons films. Le style se traduit difficilement à l’écran et un livre d’une grande qualité littéraire n’assure pas forcément un excellent film. Que du contraire parfois. Fonteyne pointe par exemple le cas de Kundera, qui écrit à dessein des livres inadaptables.

Pourquoi un cinéaste choisit-il d’adapter une histoire en particulier ? Pour Frédéric Fonteyne, c’est une question de « résonnance ». Il y a, affirme-t-il, « un côté autobiographique et profondément intime dans le choix d’un cinéaste » : l’histoire qu’il décide d’adapter correspond exactement à ce qu’il a envie d’exprimer à ce moment-là et à ce qui résonne en lui.

La lecture du roman de Madeleine Bourdouxhe a été un moment très intense pour le réalisateur. Le coup de foudre n’est pourtant pas arrivé tout de suite. Plusieurs personnes autour de lui avaient lu le livre et le lui avaient recommandé avec insistance. Par hasard, une lettre de la fille de l’écrivaine lui avait signalé que les droits audiovisuels étaient disponibles et il savait que plusieurs cinéastes avaient eu envie d’adapter cette histoire sans jamais finaliser le projet. Quelques mois après une première tentative échouée, il s’est replongé dans l’histoire et l’adaptation de ce roman lui est apparue comme une évidence.   Au cours de sa lecture, il s’est mis à prendre des notes, beaucoup de notes, et à visualiser les scènes : certains passages du roman avaient un côté très cinématographique et l’ont beaucoup inspiré. Le personnage principal, Elisa, le fascinait.

Après avoir pris des notes sur le livre pendant près de trois mois, Fonteyne a rencontré Marie Muller, la fille de Madeleine Bourdouxhe, à Athènes où elle résidait. Il dit lui avoir parlé pendant près de huit heures d’affilée. L’écoute de Marie Muller a été très attentive et il a fini par la convaincre qu’il allait rendre justice au roman de sa mère.

La femme de Gilles Frédéric Fonteyne affiche filmBeaucoup de gens disent qu’il faut trahir un roman pour faire un bon film. Mais l’envie de Frédéric Fonteyne était de rester fidèle à ce qui faisait le roman et à ce qu’il avait ressenti lors de la première lecture. Un de ses objectifs était de faire ressentir ce qui se passe dans la tête des personnages. Il y avait chez lui une réelle volonté de proximité par rapport au roman et aux émotions des personnages.

Bien sûr, comme cela arrive souvent, beaucoup de scènes ont été coupées au montage et ce n’est qu’après celui-ci que Frédéric Fonteyne a vu l’immense différence avec le roman. Pour le cinéaste, les mots dans le roman permettent d’adoucir la vérité insupportable de cette histoire ; ils permettent au lecteur d’intégrer les choses petit à petit. Mais les images cinématographiques ont un effet beaucoup plus fort et plongent directement le spectateur dans la violence de l’histoire.

Quant à l’accueil du public, Frédéric Fonteyne se souvient que les réactions ont été à la fois difficiles et très émouvantes. Parce que l’expérience que propose le film est difficile.

Avec le recul des années, le réalisateur mesure à quel point cette expérience a été intense et terriblement compliquée pour lui. Il le sait, il est extrêmement rare de ressentir un tel lien avec un livre. Il ne l’a plus jamais vécu depuis et se demande si cela arrivera encore un jour. Depuis La femme de Gilles, il a réalisé un autre film, Tango libre (2012), à partir d’un scénario original d’Anne Paulicevich. Mais il espère encore découvrir dans la littérature des perles qui lui donneront envie de les transposer à l’écran.

On ne peut que le lui souhaiter.

Silvie Philippart de Foy


Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 185 (2015)