Véronique Gallo, Tout ce silence

Une vie « sans »…

Véronique GALLO, Tout ce silence, Desclée de Brouwer, 2012

gallo tout ce silenceDifficile à première vue d’identifier la comédienne dont les spectacles comme Mes nuits sans Robert font plier de rire les salles bruxelloises et autres, à l’auteur de Tout ce silence, premier roman de Véronique Gallo, préfacé par Gabriel Ringlet. Roman par la construction et la qualité littéraire, mais surtout chronique superbe d’une vie et d’une mort bien réelles. Acte d’amour aussi d’une petite-fille envers sa grand-mère Nonna, Italienne émigrée à Liège en 1946 et emportée par un cancer des os en 2004, au terme d’une existence marquée par une succession de désillusions et de malheurs.

Pour évoquer ce parcours qui illustre bien aussi les affres de l’immigration, Véronique Gallo fait appel à une double chronologie. Celle où d’octobre 2003 à septembre 2004 elle détaille et accompagne d’une présence active le processus fatal de la maladie et, en alternance, celle de toute une vie reconstruite à travers ses propres souvenirs, l’histoire familiale et les maigres confidences de sa grand-mère. Alors que la relation des mois de maladie relève d’une observation tendre et désolée, mais aussi d’un rapport objectif des faits, dans l’évocation du passé, pour retracer la vie sans joie de Nonna, elle s’adresse directement à elle comme on parle à une chère disparue pourtant très présente au cœur et à la mémoire. Vie sans joie ? Pire encore : une vie « sans »….

Elle commence près de Belluno dans le nord de l’Italie. Enfance sans amour dans une modeste et nombreuse famille de bûcherons où les filles ne sont que des charges dont on se libère par le mariage. Elle a seize ans en 1942 lorsque son père et un frère meurent dans un bombardement. Devenue femme d’ouvrage, elle épouse Mario qu’en 1946 elle rejoindra à Liège où il a émigré pour travailler chez Cockerill. Elle doit affronter le double obstacle de la langue et du dépaysement auprès d’un mari qui ne l’aime pas vraiment et lui refuse toute espèce d’occupation extérieure. En revanche Mario est en admiration devant leur premier fils Paolo – futur père de Véronique – qui sombrera dans l’alcool et lèsera plusieurs de ses proches par des détournements quand il était gérant de banque.

Les morts se succèderont ensuite autour de Nonna : suicide par pendaison de son second fils Renato, mort de sa meilleure amie, de son mari Mario, de sa sœur Antonia, de son frère Varo émigré lui aussi à Liège et atteint de cirrhose, de Paolo, autre victime de l’alcoolisme… Séquence calamiteuse qui aggrave sans cesse une solitude où le seul semblant de chaleur humaine se résume aux visites et aux propos lénifiants des témoins de Jéhovah dont Nonna finira par refuser les divagations et le Dieu prétendument miséricordieux qu’ils enseignent.

Une grande joie toutefois : la naissance de Véronique : « Tu ne voulais pas le croire, persuadée d’être à vie entourée d’hommes. Tu as pleuré de joie de voir arriver cette princesse tant attendue ». La princesse rendra bien à Nonna l’amour qu’elle a reçu d’elle et en particulier après qu’un sale jour de novembre 2003, elles ont entendu ensemble le verdict de mort prononcé par la faculté. Le récit parallèle dès lors côtoie au plus près, et jusqu’aux moments les plus cruels des derniers jours, la dégradation physique, mais surtout les comportements d’une vieille dame presque emmurée dans le silence de sa douloureuse mémoire et dans le refus farouche de rien changer à ses simples habitudes ou de quitter sa maison pour un séjour nécessaire à l’hôpital. C’est là pourtant qu’elle mourra quelques instants après la sortie de sa petite-fille qui revenue dans la chambre prend conscience de sa responsabilité envers celle qui s’est tue tout au long de sa pénible existence : « Je te regarde longuement et ta vie défile sous mes yeux. (…) Ton destin n’est plus qu’un long ruban que je tiens entre les mains de ma mémoire et ta mort prend tout son sens : c’était le seul moyen de te libérer de tout ce silence contenu ».

Ainsi Véronique Gallo, mettant de cette façon sa grand-mère au monde, selon la belle formule de Gabriel Ringlet, légitime-t-elle, plus encore que par son évident talent d’écrivain, ce livre nécessaire, sans comparaison possible avec certains écrits plaintifs, souvent narcissiques, où l’auteur « fait son deuil » sur le dos du lecteur. Puisque qu’enfin, il ne s’agit pas ici d’une chronique mortuaire, mais bien de l’histoire d’une vie et d’une réelle création. Au sens littéraire du terme, mais pas seulement.

Ghislain Cotton


Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 175 (2012)