Nathalie Gassel, Musculatures

Erosophie

Nathalie GASSEL, Eros androg­y­ne, rééd. Le Cer­cle, 2001 ; Mus­cu­la­tures, Le Cer­cle, 2001

gassel musculaturesUn corps. Un corps qui s’ob­serve, dans son intim­ité, un corps qui se dit dans toute la cru­dité de son in­timité, un corps qui s’en­flamme et s’écrit s’en­flam­mant, qui guette et se décrit guet­tant, prenant pour axiome que le fait de se guet­ter implique celui de se décrire guet­tant, un corps à l’af­fût de toutes les sensa­tions qu’il con­naît déjà et veut con­naître à nou­veau, hési­tant devant les sen­sa­tions qu’ils con­naît et ne veut plus con­naître, avide de sen­sa­tions autres, un corps qui cherche à com­pren­dre l’ef­fet de nou­velles sen­sa­tions sur lui-même, un corps. Des corps. Partout. Un corps entouré de corps. Un corps cher­chant à être entouré d’autres corps. Un corps qui observe les autres corps l’en­tour­er, qui observe et décrit l’ef­fet de l’en­tourage d’autres corps sur lui-même ; un corps qui cherche sans cesse, et ne se trou­ve qu’en trou­vant d’autres corps, de nou­veaux corps. Un corps avide d’ex­o­tisme, d’autres façons de se vêtir, de se dévoil­er, d’ex­is­ter et de coex­is­ter des corps. Un corps à la recherche du soleil, un corps qui se re­définit en tant que soleil, solaire, et qui ce faisant donne un nou­veau sens à soi et au soleil lui-même, une nou­velle sig­ni­fi­ca­tion à son pro­pre exo­tisme.

Mas­culin à out­rance. Féminin à out­rance. Cher­chant la mas­culin­ité des femmes dans la fer­meté d’un mus­cle, dans la puis­sance, la féminité des hommes dans la ron­deur d’une couille, dans une courbe ou un trou, scru­tant sa pro­pre mas­culin­ité, l’ex­al­tant, jouis­sant de sa pro­pre féminité. En quête de jouis­sance, matin, midi et soir. Com­para­nt les divers­es jouis­sances, celles du matin, celles de midi, celles du soir. Sen­tant sa chair, fouil­lant sa chair, descen­dant au plus pro­fond d’elle, dans ses pro­pres entrailles, en proie à l’ob­ses­sion des entrailles des autres, au plus pro­fond de leur chair, tâtant, mas­tur­bant, mordil­lant, défonçant. Dans une fureur indi­ci­ble, à la recherche de sa bes­tial­ité, de sa ten­sion la plus forte, la plus phallique, de son souf­fle et s’embal­lant, affir­mant sa puis­sance et son pou­voir sur d’autres, les niant. Se niant. Je m’ar­rête ici. « Quand les images n’exci­tent pas, elles écœurent, sat­urent, quand elles ne con­cer­nent pas, elles salis­sent d’un vide étrange », remar­que Nathalie Gas­sel dans Mus­cu­la­tures. Que ceux que ces mal­heureux para­graphes n’ex­ci­tent ni ne con­cernent me par­don­nent, mon inten­tion n’est pas de salir ou d’écœur­er, mais de don­ner un mai­gre aperçu, une sorte de ba­layage de l’é­mo­tion que j’ai éprou­vée en li­sant ce livre. Les com­men­taires sont fades, à côté de la force des images et des mots qui se déroule inex­orable­ment, de manière qua­si obses­sion­nelle.

Une femme ath­lète, con­sciente de sa supé­riorité mus­cu­laire sur beau­coup d’êtres hu­mains, racon­te les entre­pris­es de sa sexua­lité. Ça pour­rait faire l’ob­jet d’un film porno, pour­tant il ne s’ag­it pas de cela. C’est com­plète­ment dif­férent. Les mots sont crus, sans atours, son style est direct, mais la nar­ra­trice accom­pa­gne sa conti­nuelle évo­ca­tion d’actes sex­uels d’une ques­tion exis­ten­tielle. Je dis exis­ten­tielle, mais il faut le pren­dre dans le sens philosophique du terme : à la manière dont un philosophe s’in­ter­roge sur l’essence de ce qui est, en con­tour­nant l’être, en le présen­tant en di­verses sit­u­a­tions, la nar­ra­trice ne se lasse pas de chercher l’essence de son plaisir. A tra­vers ses mul­ti­ples man­i­fes­ta­tions. Et elle l’écrit comme on bande ses mus­cles, en ath­lète : le texte est dur et lisse, noueux comme cette chair tra­vail­lée par les heures d’entraî­nement au gym­nase.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule con­nivence de Nathalie Gas­sel avec les philosophes. Le texte est notam­ment par­cou­ru de références à Georges Bataille : dans le vocab­u­laire où l’on retrou­ve des mots comme sou­veraineté, excès, con­suma­tion ; mais aus­si dans des phras­es entières, comme celle-ci, qui ne passe pas inaperçue auprès du lecteur de l’Ero­tisme : « Tout éro­tisme est entaché d’une présence de mort, men­ace du corps qui se désagrège, souf­fre et dis­paraît, em­portant avec lui l’en­tièreté de l’être. » Ce­pendant, une dif­férence fon­da­men­tale les oppose : si le philosophe, mal­gré ses affir­mations, reste dans une vision plutôt noire et salis­sante de la sex­u­al­ité, Nathalie Gas­sel tend à mon­tr­er l’im­placa­ble beauté de ré­gions mar­ginales du plaisir. Avec puis­sance, on n’en sort pas indemne. « Deviens ce que tu es », c’est l’un des en­seignements les plus vieux, mais aus­si l’un des plus féconds de notre tra­di­tion philoso­phique. Et si Mus­cu­la­tures invente une sorte de sagesse du plaisir, d’éroso­phie, son au­teur com­plète l’ax­iome par : « sans conces­sion ».

Pas­cal Lecler­cq


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°120 (2001)