Gaston Compère, Lettres rouges, Lettres noires

Compère Rouge & Noir

Gas­ton COMPERE, Let­tres rouges, Let­tres noires, Le Cri & Jean-Mi­chel Place, 1992

compere lettres rouges lettres noiresLe con­cept de ce roman, Let­tres rouges, Let­tres noires. Un Défi autour de Stend­hal, est tout à fait cap­ti­vant. Le livre sur le livre reste une entre­prise atta­chante, âpre à se faire enten­dre pour la plu­part, certes, mais telle­ment déli­cieuse pour ceux-là que tout un réseau de com­plic­ités virtuelles réu­nit autour d’un même axe de référence, ici : Le rouge et le noir. Bien sûr, l’anec­dote de ces Let­tres veut que la con­tin­u­a­tion du chef-d’œu­vre soit un texte de com­mande, bref une idée de bouti­quier (led­it bou­tiquier pos­sé­dant, entre autres, « des actions dans une con­server­ie de sar­dines » !) qui s’est arrangé « pour qu’un con écrive la suite du Rouge et la suite du Noir ». Ceci, sans doute, pour rap­pel­er com­bi­en reste ambiguë, fausse, et néces­saire pour­tant, la gra­tu­ité de la lit­téra­ture. Or, quelque dou­teuse que puisse paraître une telleentre­prise (prenons cette fois-ci le mot au pied de la let­tre), il n’en reste pas moins qu’elle ne pour­rait être menée à bien sans un cap­i­tal suff­isant de sym­pa­thie, voire de pas­sion, comme le prou­ve implicite­ment le sen­ti­ment d’amour reliant, par delà le siè­cle et demi qui les sépare, l’écrivain Amédée Bil­lan­court à son per­son­nage : Madame de Rénal…

Et puis, tout sim­ple­ment, il s’ag­it là d’un remar­quable défi, bien sûr, qui n’est pas sans rap­pel­er celui que Stend­hal lui-même s’é­tait assigné lorsqu’il décidait de décal­quer l’in­trigue de son roman d’un fait divers de la Gazette des Tri­bunaux. Un morceau dé­chiré de cette gazette sera d’ailleurs retrou­vé par Julien Sorel dans l’église de Ver­rières, noire d’om­bres et rouge de lumière à cause de ces rideaux cramoi­sis que Stend­hal y a ten­dus… Scène brève et remar­quable où le romanci­er super­pose plan de la réal­ité et plan de la fic­tion afin de met­tre en évi­dence leur déli­cate artic­u­la­tion. Chez Gas­ton Com­père, ces deux plans vien­nent égale­ment se mêler, d’une façon beau­coup plus appuyée cepen­dant. L’anec­dote du roman fait ici par­tie inté­grante du texte, les let­tres de Madame de Rénal et de Mathilde de la Mole s’enchâssent dans un cadre de circons­tances qui nous appren­nent le pourquoi et le com­ment de l’af­faire : les trac­ta­tions entre l’édi­teur et l’écrivain, les enquêtes que celui-ci com­mande auprès d’un étrange B.l.R.D. (Bureau d’in­ves­ti­ga­tion, de re­cherches et de doc­u­men­ta­tion) pour com­pléter son dossier sur les per­son­nages, etc. Au fait, que dia­ble peu­vent bien se racon­ter Mathilde et Madame de Rénal ? Loin de con­stituer une espèce de ver­so du texte de Stend­hal, qui se fût par exem­ple focal­isé sur un autre per­son­nage, le roman de Com­père sélec­tionne (tant de let­tres ont été « retrou­vées » qu’il a bien fal­lu choisir !) les états d’âme de ces deux femmes d’ex­cep­tion après que se sont croisées leurs des­tinées. Ain­si, hormis quelques let­tres de Madame de Rénal précé­dant la ren­con­tre avec Julien, toutes se situent dans le pro­longe­ment du réc­it orig­inel, au mépris d’ailleurs de la stricte fidél­ité, puisque voilà Madame de Rénal mer­veilleuse­ment ressus­citée… Là n’est pas la moin­dre de nos sur­pris­es. En cours de lec­ture, un curieux malaise point et ne cesse de croître, un malaise qui a comme source le regard, l’œil de l’autre, cette espèce de voyeur, tan­tôt à face de Com­père, tan­tôt à face de Stend­hal, dont tous les per­son­nages de ces Let­tres sont l’ob­jet. Or, au fur et à mesure que croît ce malaise, un ren­verse­ment s’opère qui dé­place l’in­ten­sité du regard des per­son­nages sur le voyeur lui-même. Créa­tures, créa­tion et créa­teur sont ain­si les portes tour­nantes d’un même tam­bour qui, aux con­fins de la réal­ité et de la fic­tion, ne s’ar­rêterait jamais, empêchant le lecteur, pris­on­nier, de pren­dre claire­ment posi­tion de ce côté-ci ou de côté-là d’une lim­ite dev­enue improb­a­ble.

Rossano Rosi


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 77 (1993)