Gaston Compère, Polders

Un Gaston Compère de sable et de sel

Gas­ton COMPÈREPold­ers, La Man­u­fac­ture, 1992

compere poldersSous le titre Pold­ers, Gas­ton Com­père vient de pub­li­er aux édi­tions « La Ma­nufacture », un livre étrange et beau, insai­siss­able et poé­tique ; un livre qui ne se résume pas, bien sûr, et où il est ques­tion donc de ces paysages marins qui, du nord de la France à la Zélande hol­landaise, s’étirent le long de la côte, se déploient dans la lu­mière ou le brouil­lard, s’of­frent à l’œil avec leur charme austère, leur mélan­col­ie sou­riante, leur silence déchiré par des rumeurs d’or­age, leurs dunes déplacées par le vent. Loin du jour­nal d’un touriste ou des car­nets d’un géo­graphe, elle se veut ici mag­ique et sen­ti­men­tale l’évo­ca­tion de cette région où se célèbrent en per­ma­nence les noces de la terre, de l’eau et du ciel. C’est que Com­père, depuis sa prime enfance, aime ces pol­ders qu’un peu­ple de labeur a fait naître et où se jouent les forces du début du monde. On peut le com­pren­dre. Lui-même créa­teur ne ces­sant d’é­ten­dre sur le vide le ter­ri­toire mou­vant de son œuvre excep­tion­nelle ; lui-même tra­vailleur infati­ga­ble refu­sant les sé­ductions faciles et con­ce­vant la lit­téra­ture comme une exca­va­trice (des­tinée à exhumer de l’être ce que tou­jours le diver­tisse­ment pas­calien oblitère), sans doute était-il nor­mal qu’il en vînt à trou­ver ce paysage des pold­ers en par­fait accord avec sa sen­si­bil­ité pro­fonde.

Ah ! ces lignes sobres, ces couleurs dis­crètes, ces peu­pli­ers sveltes, ces plages de sable blanc sous le gris des nuages et devant la froide écume des vagues ombragées… Ah ! ces maisons bass­es dans la cam­pagne boueuse et peu­plées d’âmes errantes… Oui, jan­séniste, le lit­toral du nord exige un cer­tain effort de l’e­sprit pour être appré­cié — quand les cocotiers des îles, eux, sous le ciel bleu des mers du sud, ne requièrent que la chair et les sens.

Dans les pold­ers, Gas­ton Com­père s’est re­trouvé. Ou dis­ons plutôt que, par l’écri­t­ure, il les a redess­inés comme le miroir de son pro­pre paysage intérieur, qui est aus­si le nôtre. Celui de notre mémoire de Belges. Celui des Flan­driens, certes, mais de tous les autres égale­ment. Car en lisant le dernier ouvrage de l’au­teur desJardins de ma mère (où il était ques­tion du Con­droz), cha­cun sen­ti­ra se réveiller en lui ne fût-ce que des sou­venirs de vacances passées à La Panne. Cha­cun se rever­ra roulant à vélo ou lais­sant tomber des coquil­lages sur le planch­er d’une cab­ine de bain.

Il faut savour­er de tels livres qui vont ain­si droit à l’âme. Et celui-ci est large, oxygé­nant, musi­cal. D’un bout à l’autre, on res­pire en marchant à l’aise par­mi les frag­ments qui com­posent cette œuvre, flu­ide et struc­turée comme une pas­sacaille, c’est-à-dire comme une suite de vari­a­tions sur un même thème qui, répété, forme une basse con­tin­ue. Le thème, ce sont ici les pold­ers. Les vari­a­tions, ce sont des chapitres rappor­tant des morceaux de textes de poètes fla­mands ou des con­ver­sa­tions que l’au­teur a pour­suiv­ies avec des amis, des proches, des amoureux du nord chaque fois. Musi­cale­ment, il est une forme très proche de la pas­sacaille. C’est la cha­conne. Une sorte de danse nationale, dit le dic­tio­n­naire. Celle de Gas­ton Com­père, douce­ment in­tempestive, presque poli­tique sans avoir l’air d’y touch­er, est une totale réus­site, pleine de sable et de sel.

Jacques Cels


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°76 (1993)