Guy Goffette, Verlaine d’ardoise et de pluie

Une connivence de pluie et de poésie

Guy GOFFETTEVer­laine d’ar­doise et de pluie, Gal­li­mard, 1996

goffette verlaine d ardoise et de pluiePar­mi l’abon­dance de textes qui éclosent au sujet de Ver­laine à l’oc­ca­sion du cen­te­naire de sa mort, au milieu des dizaines de biogra­phies qui lui ont déjà été con­sacrées, l’évo­ca­tion de Guy Gof­fette, Ver­laine d’ar­doise et de pluie, nous appa­raît aus­si fraîche et sen­si­ble que son titre l’in­dique, à cent lieues des pré­ten­tions objec­tivistes et autres ambi­tions plom­bées. Les pas qui entraî­nent le biographe vers le poète des Fêtes galantes sont tout au con­traire sou­ples, aériens, ne se refu­sant aucune incar­tade aux fins de détailler un paysage sec­ondaire ou leur pro­pre émo­tion.

Le livre con­sacre la ren­con­tre entre deux per­son­nal­ités fort di­verses mais pleines d’ac­coin­tances, entre deux poé­tiques. Les voix se mêlent, ain­si que les vers, en italique ceux de Ver­laine, droits et détachés du corps du texte ceux de Gof­fette : « O verre ver­doy­ant des étangs où, calmes, les loups gris s’en allaient boire la nuit, et leurs grands yeux blancs sig­naient l’om­bre comme en un bal­let. » S’il y a donc, désor­mais, « le Ver­laine de Gof­fette », il est sans con­teste arden­nais. C’est la terre de là-bas, ses couleurs et l’eau dont elle est gorgée qui nour­ris­sent le mieux les images du livre, pré­cisent la sil­hou­ette de l’éter­nel arpen­teur ver­lainien et définis­sent encore l’ob­sti­na­tion, la can­deur et les paniques du pre­mier âge. « Pays qu’on est, pays qu’on reste ». L’ou­vrage est partagé en six chapitres qui organ­isent, sans sous­crire for­cé­ment à l’or­dre chronologique, la vie de Ver­laine autour de quelques thèmes élo­quents. L’ag­o­nisant que l’on décou­vre ain­si, affalé sur le car­reau d’une cham­bre parisi­enne, au début d’« Un pays sur la route », n’a pas renon­cé à marcher son dernier chemin de cam­pagne. C’est aus­si le pré­texte à l’évo­ca­tion des épouse et amies, des années miteuses de la fin, de quelques chan­sons. Gof­fette ne cessera de revenir ponctuelle­ment à cette image du poète mourant qui, d’ailleurs, sem­ble enfan­ter tout le livre : « La pléni­tude et le manque, sys­tole, dias­tole, flux, reflux, qui font aller l’homme comme la mer, d’un bord à l’autre de lui-même. L’é­gar­ent, le ren­versent, le re­lèvent. »

Puis ce sont « Les Bocals » con­ser­vant, dans un peu d’e­sprit-de-vin, les corps de la sœur et des deux frères aînés de Ver­laine, au fond de l’ar­moire de sa mère. Trois boîtes de pan­dore prêtes à dévers­er leurs sor­tilèges, trois urnes pleines d’ef­froi et vides des mots qu’il reste à inven­ter, pleines de mort et vides des vies qu’il fau­dra embrass­er : la cou­sine Elisa, Rim­baud, Lucien Léti­nois. L’on ren­con­tr­era encore le grand-père alcoolique de Bertrix dont Paul-Marie s’est effor­cé d’as­sur­er, en toute incon­science, l’indigne héritage (« Une infu­sion de Ver­laine »), la vierge Mathilde qu’il éli­ra pour sa ressem­blance avec un tableau de Rem­brandt (« La mort de la vierge »), le fils Georges et l’in­dul­gent curé de Cor­bion-sur-Semois, Jean-Bap­tiste Dewez. L’on vis­it­era la brasserie, la prison et « la Mai­son des couleu­vres » des derniers sé­jours en Ardennes.

Quelques repères, donc, con­tre lesquels la sil­hou­ette mon­gole de Ver­laine revient buter (sys­tole, dias­tole) et qui écla­tent en tableaux plurivo­ques. Juste cinq ou six bornes dépas­sant du paysage arden­nais, pré­sent ou fan­tas­mé, colo­ri­ant tout en vert d’en­fance et d’ab­sinthe. Si le por­trait doit beau­coup, bien qu’il soit de toute évi­dence très doc­u­men­té, aux rêver­ies de Gof­fette, on ne peut s’empêcher de penser qu’il com­porte sou­vent moins de trahisons que certains travaux doctes et péremp­toires écrits sur le sujet. Il laisse en tout cas Ver­laine pal­piter son pro­pre rythme et dis­tiller, pour longtemps encore, sa fameuse musique.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°92 (1996)